La présence d’Antoine Sfeïr au Forum du journal arabophone « El-Chorouk », à Alger, le 28 novembre dernier a coïncidé avec les attentats de Bombay, en Inde. Ses interlocuteurs l’ont interrogé sur sa lecture des événements.
Une volonté délibérée de déstabiliser l’Inde
Dans sa réponse, Antoine Sfeïr n’exclut pas un lien entre les attentats de Bombay et la crise financière et économique mondiale. Il souligne en effet que « le terrorisme n’est pas un phénomène nouveau. L’Europe l’a connu dans le 19ème et 20ème siècle. Ce fut un terrorisme nationaliste ou idéologique, puis un terrorisme identitaire et culturel. Aujourd’hui, des Puissances occidentales ont inventé ce qu’elles appellent terrorisme islamique, dont les objectifs sont sournois. Car jusque-là, personne ne parlait de terrorisme catholique ou terrorisme religieux. Pourquoi lie-t-on aujourd’hui le terrorisme à l’islam ? Moi je refuse catégoriquement l’utilisation de ce terme, et personne n’a le droit de tuer des innocents au nom de Dieu ou de la religion. A-t-on identifié les terroristes ? Sait-on d’où viennent-ils ? Quelles sont leurs revendications ? L’Inde est devenue un pays puissant, avec une population qui dépasse le milliard d’individus, et a réalisé des bonds économiques importants. Cette puissance peut désormais rivaliser avec les Puissances économiques mondiales ».
Antoine Sfeïr affirme que « la crise a débuté dans le secteur bancaire américain en septembre 2007. Pendant un an, les Américains n’ont rien fait pour la résoudre. Courant l’été 2008, la crise a éclaté. Les grandes banques américaines, avaient beaucoup d’intérêts en Inde, en Chine et dans les pays du Golfe depuis 2001. Avec la crise, ces banques risquent l’effondrement, et ont été rachetées par les banques de second rang. Ce qui menace les fonds indiens, chinois et arabes investis ».
« l’Inde est sur le point de signer un accord nucléaire avec les Etats-Unis. Ce facteur doit être pris en compte pour comprendre les attentats de Bombay. A ces nombreuses questions, je n’ai pas de réponse , mais je pense qu’il y a une volonté délibérée de déstabiliser l’Inde, pour l’empêcher de devenir une Puissance régionale économique, humaine, et nucléaire, qui menace l’Empire américain, lequel cherche à mettre la main sur l’ensemble du monde, économiquement, stratégiquement et militairement».
L’Iran ne veut pas d’une bombe nucléaire ou des armes de destruction massive
A propos de l’Iran, Antoine Sfeïr indique que « la première chose que ferait le président américain Barack Obama, après sa prise de fonction en janvier prochain, serait de négocier avec Téhéran. Les deux pays ont des intérêts communs. L’Iran est entouré de pays sunnites et est contraint de trouver une protection contre ce danger grâce à un accord avec Washington ». Il ajoute également, que « l’Iran ne veut pas d’une bombe nucléaire ou des armes de destruction massive. Les Iraniens sont conscients que l’accès à ces armes conduit inévitablement à une course nucléaire avec l’Arabie saoudite et l’Egypte, soutenus par leur allié américain. Pendant la guerre Iran-Irak, le monde entier a soutenu Saddam Hussein, à l’exception d’Israël. Les Arabes sont victimes, depuis 50 ans, d’alliances stratégiques qui se sont nouées dans leur dos».
Quant au conflit israélo-arabe, il est clos selon Antoine Sfeïr. Les Palestiniens ont été forcés d’accepter une solution à minima. Le conférencier est convaincu que « la stratégie des Etats-Unis vise à détourner l’attention vers l’Asie du Sud-est. Le conflit israélo-palestinien, malgré son importance, est sur le point d’être fermé. Ce qui explique que les médias occidentaux tendent à minimiser délibérément ce qui se passe dans l’arène palestinienne. Les massacres commis contre les palestiniens sont devenus des faits divers.»
La guerre en Afghanistan a changé de dimension. Aux Talibans se sont ajoutés des chefs de guerre mais surtout les redoutables Mujahideens qui ont vaincu les Soviétiques. Ce sont eux qui ont tué les 10 soldats français, dont 4 d’entre eux ont été exécutés après avoir été capturés (un signal fort envoyé au gouvernement français). En Face les US/OTAN redoutent par dessus tout cette extension du champ de bataille qui rend leurs troupes plus vulnérables, et ce n’est que le commencement.
Les plans des Etats Unis de renforcer l’OTAN en Afghanistan en envoyant entre 12 000 et 15 000 soldats en plus pour faire face à l’insurrection menée par les Talibans, est également soutenu par des boîtes à penser influentes comme le Senlis Council, qui lui aussi est favorable au déploiement de plus de troupes en Afghanistan.
Pourtant, la nature de la guerre en Afghanistan change, et ce n’est pas les chiffres qui comptent. L’OTAN a approximativement 45 000 troupes dont 15 000 soldats américains, tandis que 19 000 forces opèrent séparément. On a également rapporté que le Pentagone projette de dépenser 20 billions de $ pour doubler la taille de l’armée nationale de l’Afghanistan pour la porter à 120 000 soldats.
Hormis les Talibans, des alliances locales contre l’OTAN entre des chefs de guerre et d’anciens commandants de mujahideens ont ajouté une nouvelle dimension à l’insurrection, en plus d’étendre la résistance à beaucoup de nouvelles zones en Afghanistan.
C’est l’extension du champ de bataille qui alarme l’OTAN, et son dilemme c’est que si elle déverse plus de troupes dans le pays, celles-ci devront être réparties sur un plus large territoire et donc seront sujettes à des attaques ouvertes. L’alternative c’est de céder du terrain aux groupes de résistance.
Un responsable de haut rang afghan qui a récemment été démis de son poste haut placé a dit à Asia Times Online que beaucoup des « nouveaux « insurgés sont d’anciens associés de l’ancien dirigeant des mujahideens et chef de guerre Gulbuddin Hekmatyar’s Hezb-e-Islami (HI).
Ils avaient été attirés dans le camp américain par différents pots de vin dont des emplois, de l’argent et la possibilité d’occuper des fonctions politiques. On considérait qu’il valait mieux qu’ils se battent au sein du parlement que sur le champ de bataille.
Cependant, une fois que l’insurrection des Talibans s’est enracinée fermement dans le Sud, la directive du gouvernement s’est évaporée et les paysans ont été encouragés à cultiver de l’opium. Dés 2007, une économie parallèle a fleuri et, attirer irrésistiblement par la possibilité de s’enrichir, d’anciens chefs de guerre, des chefs de tribus et d’autres segments de la société se sont rangés du côté des Talibans.
Cette narco économie des Talibans a amélioré leur influence avec une telle efficacité qu’elle a ruiné les efforts des Américains pour éradiquer l’emprise des chefs de guerre, spécialement dans et autour de Kaboul.
Actuellement, les chefs de guerre associés avec Hezb-e-Islami (Khalis group) et le HI d’Hekmatyar, sont à nouveau actifs et ils ont pratiquement assiégé Kaboul – dans la province de Wardak à l’Est, de Kapisa au Nord Est et de Sarobi au Sud.
L’attaque de lundi au cours duquel 10 soldats français ont été tués près de Sarobi (4 d’entre eux ont été exécutés après avoir été capturés) et 21 blessés, a été menée par les combattants fidèles à HI.
Intensification constante de l’action des Talibans
Après avoir été chassés par l’invasion de 2001 menée par les US, chaque printemps les Talibans ont lancé des offensives, bien que les premières aient été symboliques. Jusqu’en 2005, l’OTAN a concentré ses activités dans des poches de résistance des Talibans dans la région frontalière avec le Pakistan.
En 2006, les Talibans ont mené par surprise leur offensive ayant le mieux réussi, s’établissant ainsi comme une force à laquelle l’OTAN devait se confronter. L’OTAN a craint le pire en 2007, mais les Talibans n’ont rien entrepris de nouveau, donc on s’attendait à ce que 2008 soit une année calme.
Rien ne pouvait être moins vrai. Avec la mort de 3 soldats polonais mercredi, 181 soldats étrangers ont déjà perdu la vie en Afghanistan cette année et le nombre de mort à ce rythme là dépassera le record du nombre de soldats internationaux tués en 2007, 222 soldats.
De même, les Talibans se sont concentrés cette année sur des opérations pour couper les lignes de ravitaillement de l’OTAN dans les zones tribales au Pakistan. Certains medias occidentaux ont rapporté une nette détérioration des approvisionnements de l’OTAN, dont le carburant, des armes, et des pièces détachées. (Moscou avait proposé en début d’année de faire transité par son territoire les approvisionnements de l’OTAN mais avec la guerre en Georgie et le gel des relations OTAN/Russie décidée par Moscou, cette offre est morte née ndlt).
L’émergence des chefs de guerre, en plus de poser une menace militaire, crée des problèmes pour l’OTAN qui n’est pas préparée pour un tel développement. Pendant des années, l’OTAN et le renseignement américain se sont concentrés sur les dirigeants talibans connus, pour leur couper les ailes, ainsi qu’à leurs alliés ; maintenant, elle doit faire face à des alliances douteuses entre chefs de guerre dans de nouvelles zones du pays.
Cela va être un combat, comme la montré la récente arrestation de Shahabuddin Hekmatyar du camp de refugiés afghans dans le Peshawar au Pakistan. C’est le frère de Gulbuddin Hekmatyar, mais ce n’est pas un membre de HI et, à la différence de son frère, il n’a jamais appartenu à la résistance contre les Soviétiques.
Il semble que ce soit le Pakistan qui l’ait livré dans le cadre d’un effort désespéré de l’OTAN pour défaire les liens entre le renouveau des chefs de guerre en Afghanistan et l’insurrection des Talibans.
Tout indique que l’OTAN veut s’attaquer au problème par d’importants renforts de troupes. Cela pourrait aider à sécuriser des voies d’acheminement, mais comme les Soviétiques – qui dans les années 1980 avaient plus que doubler le nombre de troupes de l’OTAN actuellement déployés – l’ont appris, ce n’est pas le nombre qui est important.
Après l’arrivée de Droukdel à la tête du GSPC, les actions armées revendiquées par l’organisation « salafiste » vont se multiplier en 2005 et plus encore en 2006, atteignant un niveau sans commune mesure avec celui des années précédentes. Elles visent majoritairement les forces de sécurité, lesquelles compteront des centaines de victimes dans leurs rangs – même si s’accentue parallèlement, dans tout le pays, une « violence terroriste » frappant les civils et relevant du pur banditisme. La « lutte antiterroriste » conduite par l’armée et les forces de sécurité va également s’intensifier, marquée par de spectaculaires opérations contre les « maquis » et la liquidation de centaines de « terroristes » ; mais, curieusement, les « victoires » régulièrement saluées par des dizaines d’articles de la presse algérienne, lesquels donnent toujours le GSPC comme pratiquement « démantelé », semblent n’avoir aucun effet sur la recrudescence de ses actions armées, qui tranche nettement avec son activisme relativement limité des années 1998-2002. D’où de légitimes interrogations sur le nombre de « terroristes » présents dans les maquis : « 700 à 800 », affirme en mars 2006 le ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni, soit… le même chiffre qu’il avait donné cinq ans plus tôt[89].
Cette montée en puissance du GSPC semble bien le fruit du double objectif alors poursuivi par les chefs du DRS, les généraux Mohammed « Tewfik » Médiène et Smaïl Lamari, en poste depuis 1990. Sur le plan interne, il s’agit pour eux, comme ils l’avaient fait en 1997 en instrumentalisant les massacres commis par les GIA pour affaiblir le président Zéroual, de faire pression sur le président Abdelaziz Bouteflika : s’ils avaient permis sa réélection le 8 avril 2004 (par un scrutin truqué comme à l’habitude), c’était en effet d’abord pour que celui-ci, réputé pour son entregent international, fasse accepter le blanchiment légal des crimes contre l’humanité commis par ces généraux. Mais Bouteflika, sachant que c’est là son seul atout pour tenter d’élargir sa très maigre marge de manœuvre face aux chefs du DRS, recule sans cesse l’échéance (ce n’est qu’en septembre 2005, contraint et forcé, qu’il fera adopter par référendum sa « charte pour la paix et la réconciliation nationale » – valant amnistie des généraux criminels -, dont il retardera les décrets d’application jusqu’au 21 février 2006).
Et, sur le plan externe, l’instrumentalisation de la violence croissante du GSPC va servir aux chefs du DRS à légitimer aux yeux de la communauté internationale, et en premier lieu des États-Unis, leur rôle éminent dans la « Global War in Terror » états-unienne. Ce n’est qu’en septembre 2006, comme on va le voir, que l’un des chefs présumés d’Al-Qaida adoubera enfin le GSPC algérien. Mais au cours des années qui précèdent – surtout après l’affaire des otages du Sahara de 2003 -, les services d’action psychologique du DRS ne ménageront pas leurs efforts pour légitimer, avec succès, auprès des services et des médias occidentaux l’idée de l’allégeance du GSPC à la nébuleuse islamiste responsable des attentats du 11 septembre 2001.
Un combat d’abord cantonné à l’Algérie
Dès 1999, certains journalistes algériens évoquent des liens entre le GSPC et Al-Qaida. Ainsi, à peine le GSPC constitué, il est rapporté que Mohamed Berrached, un repenti jugé par le tribunal de Tizi-Ouzou, aurait affirmé que Ben Laden serait à l’origine de la création du GSPC de Hassan Hattab[90]. Mais le texte annonçant la création du GSPC et le pacte lui servant de programme ne mentionnent aucun lien organisationnel avec une quelconque « internationale islamiste », Al-Qaida ou autre – même si, dans les écrits du groupe, les luttes armées d’autres organisations se réclamant de l’islam sont parfois évoquées, en particulier celle des Tchétchènes.
Le communiqué publié par le GSPC peu après les attentats du 11 septembre n’a pas été repris sur le site de l’organisation, qui regroupait alors ses communiqués, des textes de fond rédigés par ses membres et des documents circulant sur de nombreux sites islamistes[91]. Pourtant, certains journalistes européens ont affirmé en 2002 que le GSPC a salué les attentats dès septembre 2001[92], alors même que la presse algérienne de l’époque ne s’en est pas fait l’écho. De fait, cette prétendue « information » se révèlera fausse, indiquant au passage que les services de renseignements occidentaux et leurs relais médiatiques ont eux aussi, avant même leurs homologues algériens, instrumentalisé l’« internationalisation islamiste » du GSPC.
En effet, ce n’est que le 11 septembre 2003 qu’un communiqué du GSPC, signé par Nabil Sahraoui (son nouvel « émir », rappelons-le, depuis le mois précédent), affirme qu’il retire son « communiqué n° 16 » daté du 19 septembre 2001 relatif aux attentats de New York et Washington, au motif qu’il comporterait des « erreurs » (selon des commentaires de presse parus plus d’un mois après, le GSPC de Hassan Hattab avait alors estimé que les attentats ne pouvaient, d’un point de vue islamique, être considérés comme des actes « légitimes »). Certains journaux algériens interprètent ce communiqué de Sahraoui comme un acte d’allégeance à Al-Qaida[93], d’autres comme l’inscription des actions du GSPC pour la première fois dans un contexte international[94]. Au moment de la publication de ce communiqué, on l’a vu, le GSPC avait fait son entrée sur la scène internationale avec l’enlèvement des touristes au Sahara début 2003.
En comparaison avec les écrits du GSPC de 2007 officialisant son allégeance à Al-Qaida, il est difficile d’interpréter ce communiqué du 11 septembre 2003 comme un signe clair de subordination à l’organisation de Ben Laden, puisque le groupe algérien se contente alors d’exprimer sa « fidélité » ou « loyauté » (wala’) « à tout musulman qui fait profession de foi, à tout combattant qui brandit l’étendard du djihad en Palestine, en Afghanistan sous l’émirat de Mulla Omar, en Tchétchénie, aux Philippines et à l’organisation Al-Qaida sous l’émirat d’Oussama Ben Laden, et à tout détenu dans les prisons des tyrans ; elle appelle tous les moudjahiddines – chacun à sa place – à l’union dans la parole et à serrer les rangs ».
Dans l’interview déjà citée de Nabil Sahraoui datée de décembre 2003 et publiée en avril 2004 dans le premier numéro de la revue du GSPC, Al-Jamaâ, celui-ci félicite Oussama Ben Laden, saluant le rôle qu’il a joué dans la lutte des Afghans contre l’armée soviétique et son soutien aux combattants arabes en Afghanistan. Questionné à propos de la relation qu’entretient la lutte du GSPC avec celle d’Al-Qaida et d’autres groupes djihadistes, il affirme qu’elle peut être qualifiée de « complémentaire », selon le « sixième objectif » énoncé dans le pacte de l’organisation salafiste algérienne : « Le GSPC est le moyen au cours d’une étape donnée pour accéder à l’édification de la juste direction de la communauté des musulmans (el-khilafa arrachida). » Et il ajoute que « la loyauté envers l’islam et la sunna doit précéder la loyauté envers tout autre cadre, quels que soient leurs rôles ou leur importance, et le musulman est le frère du musulman ; et si leurs territoires sont divisés, à chacun le droit au soutien, selon le principe 9 du pacte ».
À cette époque, le GSPC exprime donc sa proximité d’Al-Qaida, mais il ne peut être question ni d’allégeance ni de liens organiques avec l’organisation de Ben Laden. En mai 2004 – un mois avant de trouver la mort dans un accrochage avec l’armée -, l’émir national Nabil Sahraoui explique dans un nouvel entretien (qui sera publié dans la revue du GSPC en décembre) qu’il déplore la situation des musulmans dans différentes régions du monde et combat les Juifs et les chrétiens : il appelle au combat contre ces derniers, mais à aucun moment, il ne se réfère aux organisations djihadistes « internationales ». Il semble que le combat que mène le GSPC concerne exclusivement l’Algérie.
2002-2004 : les « preuves » très fragiles de l’allégeance du GSPC à Al-Qaida
Jusqu’au printemps 2004, on constate ainsi un décalage entre les trois sources principales d’informations concernant le GSPC : les journalistes algériens « sécuritaires » relais du DRS, les services de renseignements américains et le site Web du GSPC lui-même. Cet imbroglio n’est pas facile à interpréter. Une explication possible tiendrait aux intérêts respectifs des deux principaux acteurs de ce théâtre d’ombres. Le DRS, pour sa part, jouerait sur deux tableaux : consolider, en direction de l’opinion occidentale, la thèse de l’allégeance du GSPC à Al-Qaida par les écrits de ses relais dans la presse algérienne ; et valider, via la communication du GSPC (notamment sur son site Web contrôlé par le DRS), l’idée du combat nationaliste contre le « tyran » (taghout) algérien, pour faciliter le recrutement de nouveaux djihadistes. Quant aux services secrets américains, il s’agirait pour eux de valider aux yeux des médias occidentaux l’idée d’une nouvelle menace islamiste liée à Al-Qaida en Afrique, afin de légitimer la « Global War on Terror » de l’administration Bush et la présence militaire américaine dans le Sahel (ainsi, dès l’été 2001, des experts américains avaient annoncé que les intérêts des États-Unis seraient menacés par un groupe terroriste lié au GSPC et entraîné en Afghanistan par des combattants d’Al-Qaida[95]).
Curieusement, durant cette période de l’après-concorde civile, et tandis que le nombre de membres du GSPC s’étant rendus aux autorités reste faible, la presse algérienne fait de plus en plus souvent état de défections et dissidences au GSPC. Début 2002, les services secrets français auraient même annoncé la « fin prochaine du GSPC » ; « les dissensions qui ont affaibli la pyramide de commandement au sein du groupe de Hattab, ainsi que les défections enregistrées après les récentes opérations de l’armée algérienne » expliqueraient cette « prochaine éradication »[96]. Et malgré cet « affaiblissement », certains experts et la presse algérienne veulent faire croire qu’Al-Qaida aurait choisi l’Algérie comme une de ses bases arrière en s’appuyant sur le GSPC.
Pourtant à cette époque, les preuves de cette alliance entre le GSPC et Al-Qaida ou de l’implantation de cette dernière dans le pays sont difficiles à trouver. Il faut se contenter de ce genre d’assertions, parfois remises en cause par ceux-là mêmes qui les propagent. Ainsi, en février 2002, le quotidien L’Expression, l’un des plus fervents adeptes de cette thèse, rapporte des propos de Mahfoud Bennoune, ex-membre du Conseil consultatif (pseudo-Parlement créé en 1992 après la dissolution de toutes les institutions constitutionnelles), présenté comme « l’un des rares observateurs du dossier terroriste en Algérie » : « Les éléments qui indiquent les liens entre ces deux organisations ne sont pas très explicites. Hormis la dernière bande vidéo montrant les jeunes appelés algériens se faire massacrer par un des dissidents de Hattab, en l’occurrence Abderrezak El-Para, peu d’indices confirment le lien. En tout cas, cette bande vidéo a été acheminée par des éléments d’Al-Qaida et distribuée à Londres aux endroits des recrutements pour le compte de cette dernière[97]. » Une « démonstration » assurément fragile…
Mais ce qui est intéressant dans ce propos, c’est le rôle attribué à Abderrezak El-Para, présenté comme opposant à Hattab. Personnage obscur jusqu’en 2003, sa « carrière » sera en effet le plus souvent associée à Al-Qaida par les journalistes « sécuritaires » algériens. Ainsi, dès 2002, on apprendra qu’il aurait été le correspondant d’un émissaire yéménite d’Al-Qaida du nom de Mohamed Alwan Abdelwahid, alias Abou Mohamed El-Yamani, venu en Algérie en 2001 pour concrétiser la coopération entre les deux organisations et qui aurait été abattu par l’armée algérienne en septembre 2002 (ou février, selon les sources, fluctuantes, de la presse algérienne)[98]. C’est à l’époque l’élément clé présenté par l’armée algérienne pour étayer la fameuse thèse de la connexion du GSPC à Al-Qaida. Et il se trouve aussi toujours un responsable américain qui, sous couvert d’anonymat, confirme l’importance du personnage[99]. L’information se fonde également sur une cassette vidéo (ou audio, selon les sources) diffusée en octobre 2004 par le GSPC, dans laquelle cet émissaire « donne la caution d’Al-Qaida aux salafistes algériens : “J’avais dans l’idée en venant en Algérie, à partir de ce qui se diffuse comme propagande sur les salafistes algériens, de trouver des membres de At-Takfir wa Al-Hijra et des éléments des services de renseignements, ou que les salafistes ne représentaient qu’une minorité traquée dans les montagnes. [...] Mais il s’avère que ce groupe constitue une élite de salafistes après avoir été débarrassé de tous les éléments suspects qui ont préféré choisir la voie de la reddition. Lorsque notre cheikh Oussama Ben Laden verra la réalité et les nouvelles que je lui apporte, il aura une image plus claire du djihad en Algérie”, indique la voix enregistrée[100]. »
Or, le journaliste du Quotidien d’Oran qui rapporte cet extrait cite également dans le même article deux membres du GSPC arrêtés et un repenti, selon lesquels cet enregistrement était un faux, fabriqué par la cellule audiovisuelle du GSPC ! Donc, en 2004, les seuls éléments qui indiqueraient une relation avec Al-Qaida sont un cadavre, que nul n’a vu, et un faux. De plus, dans la « littérature » du GSPC des années 2002 et 2003, aucune mention n’existe de l’émissaire de Ben Laden – lequel aurait pourtant séjourné plus d’un an en Algérie, accompagné d’Abderrezak El-Para -, ni de cassettes ou d’autres prises de contact avec les responsables d’Al-Qaida.
Mais ce ne sont pas uniquement les services de renseignements algériens par médias interposés qui s’efforcent d’établir une connexion entre les deux organisations. Américains et Français, chacun pour des motifs propres, sont à l’affût de toute indication, quitte à la déformer, pour brandir la menace du terrorisme islamiste dans la région. Ainsi, en juin 2005, un article alarmiste du quotidien Le Monde indique que, selon les services de renseignements français, « le GSPC algérien menacerait la France dans le cadre du “djihad” international[101] ». Preuve avancée : le 14 octobre 2004, Abdelmalek Droukdel aurait envoyé une lettre à Abou Moussab Al-Zarkaoui, laquelle aurait été « interceptée par les services américains » ; l’émir national du GSPC y inviterait le chef d’Al-Qaida en Irak à « inclure les Français parmi les cibles des enlèvements en Irak et à les garder en otage » et « affiche [l']intention [du GSPC] d’exercer des pressions de tous ordres sur la France », du fait de son « implication dans la libération des trente-deux touristes européens enlevés dans le Sahara en 2003 » par Abderrezak El-Para. L’objet de ces « pressions » serait, selon la missive interceptée, « d’obtenir la libération » de ce dernier ainsi que d’autres cadres du GSPC détenus en Algérie.
Or, le 14 octobre 2004, date de rédaction de cette prétendue lettre, comme on l’a vu, El-Para n’était pas détenu en Algérie : il était encore entre les mains du MDJT, qui ne le livrera à Alger que treize jours plus tard (ce que le journaliste du Monde, qui reprend sans distance la thèse des services français, s’abstient d’indiquer dans son article). Quelle qu’en soit l’origine (DRS ? Services américains ou services français ?), il s’agit donc bel et bien d’une désinformation (qui sera reprise sans distance par nombre d’autres médias français)…
Juin 2005 : l’attaque par le GSPC de la caserne mauritanienne de Lemgheity
C’est justement en juin 2005 que survient une spectaculaire et fort étrange affaire, qui sera présentée par les services algériens et l’administration américaine comme une preuve beaucoup plus tangible de l’implication d’Al-Qaida, via le GSPC, en Afrique du Nord.
Le 4 juin 2005 à l’aube, un groupe de cent à cent cinquante hommes lourdement armés, circulant à bord d’une douzaine de véhicules, attaque une caserne de l’armée mauritanienne située au nord-est du pays, à Lemgheity, près des frontières algérienne et malienne. L’attaque se solde par dix-huit morts et vingt blessés parmi les soldats mauritaniens, tandis que cinq des assaillants sont tués. Immédiatement, le régime du président Ould Sid Ahmed Taya attribue l’attaque au GSPC. De fait, dès le lendemain, 5 juin, le GSPC revendique l’opération par un communiqué publié sur son site Web[102], évoquant une « revanche pour nos frères arrêtés dans la dernière série d’interpellations en Mauritanie » et une « riposte au projet Flintlock ». C’est le fameux Mokhtar Belmokhtar, émir de la « zone 9 » du GSPC (Sahara) qui aurait conduit l’opération (ce qu’il confirmera dans une interview publiée en mai 2006 dans le n° 7 de la revue du GSPC Al-Jamaâ, où il donne sa version du déroulement de l’attaque[103]). Et, comme pour faire bonne mesure, un communiqué d’Al-Qaida approuve l’opération[104].
Coïncidence remarquable, celle-ci intervient deux jours avant le début au nord du Mali et du Niger d’exercices militaires conjoints baptisés « Flintlock 2005 », organisés dans le cadre de la « Trans-Saharian Counter-Terrorism Initiative » : coordonnées par le commandement des forces américaines basé en Europe, ces manœuvres ont duré du 6 au 26 juin 2005, mobilisant 3 000 soldats de huit pays africains, dont l’Algérie et la Mauritanie, et 700 hommes des forces spéciales américaines.
Très vite, le scénario de l’affaire présenté par les autorités mauritaniennes (et donc également par le GSPC lui-même) apparaîtra invraisemblable : comment la colonne des assaillants de Lemgheity, prétendument venue d’Algérie, aurait-elle pu se déplacer en plein désert sans être repérée par les satellites espions américains ? Comment auraient-ils pu échapper à la surveillance étroite exercée par l’armée algérienne sur cette zone frontalière ? D’ailleurs, on apprendra plus tard que des hélicoptères algériens survolaient la caserne mauritanienne le jour de l’attaque, sans être intervenus[105]…
De fait, quelques semaines seulement après les événements, une enquête très fouillée conduite par des opposants sous l’égide de l’Observatoire mauritanien des droits de l’homme (OMDH) explorera les zones d’ombre de l’affaire, pour conclure qu’il s’agissait d’une manipulation[106]. Selon toute vraisemblance, celle-ci a été orchestrée par les services secrets mauritaniens, en concertation avec le DRS algérien. Pour le pouvoir de Nouakchott, l’objectif poursuivi était de déconsidérer ses opposants islamistes modérés, qu’il accusait de collusion avec le GSPC. Nombre d’entre eux avaient été arrêtés quelques semaines plus tôt : « Le 25 avril 2005, explique le rapport de l’OMDH, au moment d’entamer une vaste campagne d’interpellations dans les rangs du courant réformiste musulman, la police mauritanienne annonce l’emprisonnement, une dizaine de jours plus tôt, de “sept djihadistes” locaux, membres d’un groupe composé de vingt personnes qui devaient, selon elle, “commettre des actes de violence”, après avoir suivi une formation adéquate, auprès des “camps d’entraînement” des salafistes algériens. Les communiqués suivants précisent que des “aveux spontanés” ont permis le “démantèlement de la structure, la neutralisation de ses principaux chefs et la découverte d’un vaste réseau de financement lié à Al-Qaida”. »
En fait d’« aveux spontanés », ces opposants, libérés après le coup d’État du colonel Ely Ould Mohamed Vall qui renversera le 3 août suivant le régime d’Ould Taya, accuseront ce dernier de les avoir torturés pour les arracher. Et l’enquête de l’OMDH fera état d’un « pacte de coopération » conclu le 12 janvier 2004 entre un émissaire des services secrets mauritaniens (le général à la retraite Moulaye Ould Boukhreiss, ancien chef d’état-major des armées) et Mokhtar Belmokhtar, offrant au groupe de l’émir de la zone sud du GSPC « soutien financier et assistance logistique [du gouvernement mauritanien], ainsi qu’asile à toute unité dont il attesterait l’identité ». Une collaboration qui conforte l’hypothèse de l’utilisation du GSPC par le régime d’Ould Taya, avec l’accord d’Alger, pour l’opération de Lemgheity.
Cette « opération terroriste » caractérisée aura ainsi servi opportunément les trois acteurs étatiques impliqués : le régime mauritanien, qui cherchait alors à s’attirer les faveurs de Washington (ce qui n’empêchera pas toutefois sa chute peu après) ; le pouvoir algérien, qui cherchait « à se poser auprès des États-Unis comme leader régional, seul à même de combattre le terrorisme islamiste[107] » ; et, bien sûr, l’administration Bush, qui trouvera là un nouvel argument pour « sécuriser » militairement une zone stratégique, car riche en ressources pétrolières (il se trouve que Lemgheity est située au cœur du bassin de Taoudenni, une zone censée receler d’importantes réserves de pétrole et où les sociétés pétrolières se concurrencent pour l’obtention des droits d’exploitation, en particulier l’Australienne Woodside et la Française Total).
L’affiliation à Al-Qaida et la menace du GSPC contre la France
Dans les mois qui suivent, la presse algérienne continue de multiplier les articles généraux sur la « menace du GSPC au Sahel », mais l’activité terroriste du GSPC au Sahara reste relativement limitée (comme l’embuscade qui, le 7 avril 2006, coûte la vie à treize douaniers dans la région de Ménéa, revendiquée par l’organisation). Très curieusement, à l’automne 2005, quelques journalistes « sécuritaires » de la presse algérienne font état, avec force détails, de la volonté de l’émir Mokhtar Belmokhtar de « négocier » avec le pouvoir pour se rendre (« négociation » qui défraiera régulièrement la chronique au cours des deux années suivantes)[108]. Ce qui semble indiquer que les chefs du DRS, désormais assurés d’avoir convaincu l’opinion occidentale de l’implantation d’Al-Qaida au Sahel – de fait, au cours des années suivantes, cette légende sera répétée, comme un disque rayé, par les think tanks et les médias américains et européens -, ont alors décidé de « mettre sur la touche » un agent devenu inutile, et éventuellement dangereux, du fait de sa relative autonomie permise par son implication dans les trafics de contrebande avec les autres pays du Sahel, plus ou moins contrôlés par le DRS.
En revanche, dans les régions du Nord du pays, principalement la Kabylie, l’Algérois et le Constantinois, on assiste en 2006 à une véritable explosion des actions terroristes du GSPC et des affrontements de ses groupes avec les forces de sécurité. Et les journalistes « sécuritaires » multiplient alors les allusions à une « internationalisation » nord-africaine du combat du GSPC[109] et à son rapprochement avec Al-Qaida. C’est dans ce sens qu’ils justifient la sévère répression conduite au Maroc par le régime de Mohamed VI contre la « menace terroriste islamiste » (confirmée par les actions kamikazes du printemps 2007[110]) et qu’ils interprètent l’épisode obscur survenu fin décembre 2006 à Soliman, près de Tunis, où l’affrontement entre un mystérieux groupe armé et les forces de sécurité tunisiennes se soldera par une vingtaine de morts[111].
Cette internationalisation du GSPC est d’ailleurs progressivement confirmée par l’organisation elle-même et par Al-Qaida. En juillet 2005, l’enlèvement et l’assassinat de deux diplomates algériens à Bagdad seront mis sur le compte de la branche d’Al-Qaida en Irak sous la direction d’Al-Zarkaoui – lequel aurait pourtant démenti avoir kidnappé ces personnes et les avoir tuées[112]. Mais la commission chargée de la communication du GSPC publiera deux communiqués (datés des 23 et 28 juillet 2005) dans lesquels elle salue ces crimes, les justifiant par le soutien qu’apporte l’État algérien à l’occupation depuis 2003 de l’Irak par l’armée américaine et l’installation d’un gouvernement « illégitime ». Le 1er août 2005, un troisième communiqué revient longuement sur cette affaire, justifiant cet enlèvement et ces assassinats par le rôle joué par le gouvernement algérien en tant qu’« allié stratégique des États-Unis en dehors de l’OTAN », qui n’a rien fait pour soutenir le peuple irakien, n’a pas autorisé les manifestations d’opposition à l’invasion de l’Irak, n’a pas protesté contre les événements de Fallouja et d’Abou Ghraib, etc. Droukdel, lui, célèbre ces assassinats et honore Al-Zarkaoui et Ben Laden dans son entretien déjà cité d’octobre 2005.
#Le 11 septembre 2006, Ayman Al-Zawahiri, présenté comme le numéro deux d’Al-Qaida, annonce dans un message vidéo le ralliement du GSPC à Al-Qaida : « Dans son dernier message vidéo, diffusé cinq ans jour pour jour après les attentats du 11 septembre aux États-Unis, relate Le Monde, Ayman Al-Zawahiri a appelé un mouvement islamiste algérien, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), à “devenir une épine dans la gorge des croisés américains, français et de leurs alliés”[113]. » Deux jours plus tard, le 13 septembre, le GSPC publie sur son site Web un communiqué dans lequel il confirme l’information : « Nous prêtons allégeance à cheikh Oussama Ben Laden. [...] Nous poursuivrons notre djihad en Algérie. Nos soldats sont à ses ordres pour qu’il frappe par notre entremise qui il voudra et partout où il voudra[114]. »
Cette évolution préoccupe beaucoup en France, où, tout au long des années 2005 et 2006, les grands médias multiplient les articles alarmistes répercutant les très vives inquiétudes des services secrets français (DGSE, DST, RG) quant aux menaces d’actions terroristes formulées par le GSPC contre la France et aux « réseaux dormants » qu’il y entretiendrait – sans (presque) jamais formuler la moindre interrogation sur la nature du GSPC, comme s’il allait de soi, après des années de matraquage médiatique, que cette organisation nébuleuse était une réalité aux contours parfaitement identifiés[115].
Cette inquiétude sera évidemment encore avivée par la confirmation solennelle du ralliement du GSPC à Al-Qaida. Le 24 janvier 2007, en effet, celui-ci annonce qu’il change de nom. L’organisation s’appelle dorénavant « Al-Qaida au pays du Maghreb islamique » (AQMI), comme l’explique le communiqué signé par Droukdel : « Après le ralliement du GSPC à l’organisation d’Al-Qaida et après avoir prêté allégeance au lion de l’islam [...] Oussama Ben Laden, que Dieu le garde, le groupe devait changer de nom pour montrer la véracité de la liaison [...] entre les moudjahiddine en Algérie et leurs frères d’Al-Qaida. Nous étions soucieux de changer de nom dès le premier jour de notre ralliement, mais nous n’avons pu le faire avant de consulter cheikh Oussama Ben Laden, que Dieu le garde. »
Ce qui pose évidemment question dans ce ralliement, ce n’est pas la position officielle du GSPC, parfaitement cohérente avec les évolutions orchestrées par ses mentors du DRS au cours des années précédentes. C’est plutôt le soutien public que lui apportent les dirigeants d’Al-Qaida, dont il semble fort peu probable qu’ils puissent être manipulés par le DRS algérien. Certes, bien des questions se posent sur la véritable nature d’Al-Qaida, symbole même de la zone grise assez large où se mêlent confusément depuis les années 1990 les « terroristes islamistes » et les services antiterroristes occidentaux et arabes, questions que nous ne pouvons aborder ici. Mais même en admettant une parfaite autonomie des chefs d’Al-Qaida, il n’est finalement guère surprenant que ceux-ci reprennent à leur compte le discours salafiste et les actions du GSPC, tant ceux-ci ont été « formatés » dans ce but, au fil des années, par les spécialistes du DRS, experts incontestés du verbiage de l’islamisme ultra-radical.
L’Expédition du martyr ‘Abd ar-Rahman ath-Thulathi
Louange à Allah Seigneur de l’Univers, la bonne issue étant pour les pieux, nulle animosité si ce n’est envers les injustes, et que la prière et la paix soient sur l’imam des Moujahidines ainsi que sur sa famille, ses compagnons et ceux qui empruntent sa voie jusqu’au Jour du Jugement.
En outre :
Notre communauté Musulmane bien aimée, voici les lions de l’Islam parmi tes pieux fils qui réalisent chaque jour une bataille et écrivent avec leur sang et leurs dépouilles les plus glorieuses définitions de l’abnégation et du sacrifice, afin de repousser les assauts des loups de la mécréance et de l’apostasie qui se sont entendus pour te dévorer et te tuer.
Dans ce communiqué, nous t’annonçons la bonne nouvelle de la fin de l’expédition du martyr ‘Abd ar-Rahman ath-Thulathi, dans laquelle les descendants de Tariq Ibn Ziyad ont vengé le sang d’un de leurs commandants tout comme ils ont mis à exécution des menaces qu’ils avaient formulées auparavant. Cette campagne s’est terminée comme prévue dans les planifications des Moujahidines, laissant derrière elle un lourd bilan pour les apostats et leurs maîtres, et dévoilant l’ampleur de la tromperie et de l’étouffement des informations sécuritaires qui les empêchent de dormir.
- le premier objectif de cette campagne est la caserne de la garde républicaine à Borj el Kiffan (Alger), caserne qui contient environ 3000 militaires. Après 4 mois de guet, de surveillance et de préparation, deux points de faiblesse sont apparus aux Moujahidines: le premier est l’affluence de dizaines de soldats à l’entrée principale lors de leur sortie le mercredi soir et leur fouille qui s’opère à ce moment-là ; le deuxième est le rassemblement des apostats dans le café tout proche de la caserne, lieu pour lequel les Moujahidines se sont assurés de l’absence de gens de la masse et du monopole de sa fréquentation par les militaires. Les Moujahidines ont alors décidé de viser ces deux points de faiblesse par des opérations martyres.
Ainsi, au soir du Mercredi 4 Juin 2008, le héros prétendant au martyre Yussouf Abu Bassir el ‘Assimi s’est lancé, habillé d’une ceinture d’explosifs, sur les cibles apostates regroupées à l’entrée principale. Par la faveur d’Allah, il réussit à s’enfoncer en leur sein et se faire exploser au milieu de leur attroupement. Quelques instants plus tard seulement, le lion prétendant au martyre Ibrahim al Adham bondit dans le café bondé de militaires en faisant exploser sa ceinture, laissant derrière lui morts et blessés. Selon notre correspondant sur place, ces deux attaques ont causé pas moins de 23 morts apostats de la garde républicaine et des dizaines de blessés dans leurs rangs.
- la deuxième opération de cette campagne fut réalisée par les Moujahidines le jour suivant, le Jeudi 5 Juin 2008. Une bombe de forte puissance fut actionnée sur un convoi de l’armée païenne à Cap Jenat (Boumerdes), atteignant 14 militaires, entre morts et blessés.
- dans la troisième opération de cette campagne, les Moujahidines ont visé les Croisés français travaillant pour la société Ghazal à Beni ‘Amran (Boumerdes). Après une préparation et un suivi minutieux, les Moujahidines décidèrent d’attaquer la délégation française entourée d’un important dispositif de sécurité assurée par leurs serviteurs apostats. Les Moujahidines disséminèrent deux bombes de forte puissance tout près de la caserne de gendarmerie de Beni ‘Amran.
Le dimanche 8 Juin 2008, les Moujahidines actionnèrent la première bombe sur le véhicule blindé des français puis ils furent aux aguets lorsque les apostats intervinrent et firent exploser la deuxième bombe sur eux. Le bilan total est de deux morts français et 8 morts apostats ainsi qu’un nombre indéterminé de blessés.
Le bilan total de l’expédition du martyr ‘Abd ar-Rahman est la liquidation de pas moins de 37 apostats, deux français et des dizaines de blessés dans les rangs des apostats.
Parmi les bénédictions de cette campagne figure l’arrêt des activités de cette société pour laquelle les Moujahidines n’avaient cessé d’avertir des conséquences de sa présence ainsi que celle de ses sœurs les autres sociétés croisées. Ils ont clarifié plusieurs fois qu’elles constituaient des cibles légitimes et que les apostats ne leur seraient d’aucune protection, par la force d’Allah.
Une autre bénédiction réside dans la propagation de l’effroi et le chaos dans les rangs de la garde républicaine dont les membres n’avaient jamais imaginé que les Moujahidines puissent les atteindre dans ce lieu fortifié et fortement sécurisé.
De même, cette campagne a permis de dévoiler l’ampleur de la censure et de la tromperie médiatique pratiquée par les apostats vis-à-vis des coups portés par les héros Moujahidines, tout comme elle a montré le degré d’hystérie qui les atteint à chaque fois que l’information d’une partie de leurs pertes atteint l’opinion publique et comment ils déploient leurs efforts à l’extrême pour monopoliser l’information sécuritaire et imposer leurs mensonges aux gens.
Le ministère de l’Intérieur ment dans un premier temps lorsqu’il nie la présence d’un deuxième prétendant au martyre dans l’opération contre la garde républicaine, prétendant qui réussit par la Grâce d’Allah à éparpiller les groupes d’apostats présents dans le café. Le mensonge continue dans le rapport du bilan dans lequel ne figure pas le dixième des pertes. Tout ceci étant accompagné d’un bouclage de la zone et l’empêchement de tout journaliste de connaître les pertes importantes.
Dans un deuxième temps, le ministère de la Défense ment sur le bilan de l’opération de Beni ‘Amran et nie l’information rapportée par l’agence de presse française qui n’était pas loin de la réalité. Les Moujahidines sont stupéfaits de cet entêtement dans le mensonge cependant qu’ils voient de leurs yeux les dépouilles nauséabondes des deux français et des huit militaires, éparpillées sur le théâtre de l’opération.
Ensuite, le ministère de la Communication convoque puis retire les accréditations de correspondants de l’agence de presse française, pour imposer le mensonge officiel de l’état, et pour domestiquer le reste des médias étrangers. Quant aux médias locaux, ça fait bien longtemps qu’ils ont été apprivoisés et se diffusent le mensonge au quotidien, prétendant à chaque fois la liquidation d’un nombre farfelu de Moujahidines lors d’opérations de ratissage dans lesquelles ils récoltent du vent.
De notre côté, nous dévoilons à chaque fois la série sans fin du mensonge et de la falsification et nous montrons que ces apostats ne sont que des chauves souris, des sinistres volatiles de l’obscurité qui sont heurtés par la lumière de vérité chaque fois que son soleil se met à briller.
Félicitations à vous, Ô Moujahidines, pour vos attaques et votre combat !
Félicitations à vous pour votre dévoilement des scandales chez les apostats !
Et qu’Allah accepte nos deux martyrs, Abu Bassir et Ibrahim. Ils étaient en effet des exemples dans toute chose: bonnes manières, don de soi, patience et désir de l’au-delà. Nous invoquons Allah pour qu’Il leur accorde les hauts lieux du Paradis en compagnie des biens aimés, Muhammad et ses compagnons.
Quant aux Croisés et leurs esclaves, nous disons : attendez vous à ce qui va vous affliger! Les bataillons de la Foi ont juré de vous viser et éloigner ainsi votre perfidie de la communauté Musulmane. Nous arrivons, si Allah le veut, préparez donc vos tombes.
Ô Allah défait les Juifs, les Chrétiens et leurs agents renégats.
Ô Allah donne la victoire aux Moujahidines partout, et accorde-leur une aide de Ta part..
Allah est le plus grand! Allah est le plus grand! Allah est le plus grand!
Et c’est à Allah que revient l’Honneur ainsi qu’à Son messager et aux Moujahidines.
Le Comité Médiatique
de l’Organisation Al Qa’ida au Maghreb Islamique
Certains journalistes algériens, dont on ne comprend pas très bien les motivations, bien qu’on en connaisse les mentors, nous ont présenté l’ouverture du Bureau du FBI à Alger et le dispositif « stratégique » américain qui se met doucement en place dans notre région, presque comme une bénédiction pour l’Algérie.
Enfin, nous disent-ils, avec une vraie emphase, les Américains arrivent. Ils vont régler définitivement et radicalement le problème des islamistes dans notre pays. Et ils poussent même le bouchon jusqu’à nous dire que les Américains sont là pour pallier à l’inaptitude du régime algérien.
Sachant que ce régime, dont ils ont d’ailleurs couvert les crimes tout le long de la décennie rouge, a mené contre les islamistes, et même contre tous les civils, une guerre sans règles, avec des méthodes d’extermination de subversion et de manipulation qui relèvent du crime contre l’humanité, et qu’ils ont réussi à réduire au silence le courant islamiste, nous serions tentés de demander à ces admirateurs d’américains, ce que ces derniers pourraient bien faire plus que nos « services de sécurité ». Lâcher une bombe atomique sur nous ?
En fait, ce travail d’ « information » sur la capacité des Américains à vaincre l’islamisme, s’appelle de la propagande. Ces journalistes ont été chargés de déblayer le terrain pour le bulldozer qui arrive.
La stratégie américaine qui consiste à se redéployer au nord de la méditerranée et de s’implanter solidement en Afrique du Nord, au Sahel et en Afrique noire, est entrée dans sa phase de mise en œuvre, depuis des mois déjà.
Ils ont déjà mis en place tout le support logistique et politique qui doit préparer leur installation et la prise en main des politiques régionales. L’allégeance du GSPC à la Qaeda, les rébellions touarègues au sud de l’Algérie, la réactivation du terrorisme dans le Maghreb, les intrusions de l’ambassadeur américain dans les affaires du régime, l’instruction de militaires algériens par l’armée américaine, les manœuvres communes en méditerranée, l’installation d’une base d’écoute dans le Sahara, la construction de la base dont les travaux ont été arrêtés pour le moment, et le bureau du FBI à Alger, tout cela procède d’une même démarche. Les Américains s’installent chez nous !
Certains pourraient penser que rien ne pourrait nous arriver de plus grave que ce que nous endurons déjà. D’autres, épouvantés par la « menace islamiste » y voient même une protection totale contre ce péril qui menace leur vision d’une Algérie « démocratique ».
Pourtant, il suffit d’observer les pays, sous développés et dont les régimes sont despotiques, comme le nôtre, où les américains ont jeté leur dévolu ! Là où il passe, l’ « empire du bien », ne laisse que mort et dévastation.
Les Américains ne vont que là où se trouvent leurs intérêts. Tous leurs discours sur les droits de l’homme et la liberté sont des bobards. Les palestiniens le savent bien, eux !.
En Afghanistan qu’ils ont utilisé à outrance contre l’ex URSS, et où ils ont recouru sans vergogne ni retenue, au Djihad islamique pour chasser l’occupant communiste athée, ils ont battu le rappel de tous les prêcheurs les plus excessifs pour prôner ce Djihad, ils ont financé et doté les Moudjahiddines des équipements les plus sophistiqués, dont les fameux lance-missiles Stinger, ils ont prié leurs amis et associés Saoudiens, dont Ben Laden, de financer le Djihad, et ils ont mis en place, dans tout le monde musulman, un vaste réseau de sergents recruteurs, pour envoyer dans les camps d’entraînement de Peshawar, qu’ils encadraient, tous les jeunes musulmans du monde entier, qui se laissaient embarquer dans leur stratégie.
Nos propres services, et nos propres mouvements islamistes, ont puissamment contribué à cet « effort de guerre » . Je connais un haut responsable du MSP qui sillonnait le pays et qui dépensait une salive abondante pour envoyer des jeunes en Afghanistan.
Le même dit aujourd’hui, à qui veut l’entendre, que ce sont des gens dangereux et qu’il faut les surveiller, voire les interner. Ce que font systématiquement nos « services de sécurité », lorsqu’ils ne peuvent pas les retourner.
Il se passa ce qu’on sait en Afghanistan, et les Américains obtinrent le démantèlement de l’URSS. L’Afghanistan est dans une situation pire que tout ce qu’il a enduré jusque là!
Dès lors, les Américains n’avaient donc plus aucun besoin de tous ces islamistes. Ils allaient pourtant leur trouver un usage. La dynamique islamiste armée, prise en main par des illuminés sans envergure, infiltrés jusqu’au sommet par la CIA et le MOSSAD, disposant de milliers de combattants aguerris et motivés, rêvant de la restauration d’un Califat musulman idéal qui n’a jamais existé, allait pouvoir encore servir.
Les néo cons américains, dans toutes leurs obédiences, sionistes chrétiens, détenteurs de gros capitaux, et divers lobbies, avaient de leur position sur la planète, une vision mégalomaniaque. Ils avaient décidé de devenir l’Empire ! Et tous les moyens étaient bons pour y parvenir. D’autant que la Chine pointait son nez.
La violence islamiste allait servir d’épouvantail et de cheval de Troie. La menace djihadiste contre les valeurs occidentales allait servir pour rallier les plus sceptiques du camp occidental, et ouvrir des perspectives dans toutes les régions où la Qaeda jouerait le rôle qu’on attendait d’elle. Quitte à lui donner un coup de main, au besoin.
Ils déstabilisèrent l’Irak, après l’avoir utilisé contre l’Iran. Beaucoup de gens croient qu’ils ont échoué en Irak. C’est faux ! Ils sont arrivés exactement où ils voulaient. Leur prochain objectif est de détacher le Kurdistan du reste du pays, après lui avoir adjoint le maximum de champs pétrolifères et en avoir fait le principal allié d’Israël dans la sous région. Le reste sera partagé entre deux états, chiite et sunnite, vassaux des américains. Ce n’est pas fortuit, si aujourd’hui l’exploitation hydrocarbure et la « reconstruction » du pays a été raflée par des groupes appartenant à des néo cons, comme Dick Cheney.
Le nombre de morts américains, environ 4000, n’à aucune sorte d’importance dans la stratégie, si ce n’est le petit impact médiatique, très modéré par les médias acquis. D’autant que le plus grand nombre de tués, est d’origine hispanique, noire, ou d’immigrants clandestins qui s’engagent pour obtenir la Green card.
L’installation dans notre région obéit à la même démarche et ce sont les mêmes ressorts qui la sous tendent.
L’ouverture du bureau du FBI à Alger se situe dans la même logique.
Ceux qui voient dans le FBI, une sorte d’institution du bien et un moyen efficace pour lutter contre le terrorisme se trompent lourdement.
Le FBI est un outil, très efficace en effet, entre les mains de ceux qui ne nous veulent pas du bien, qui sont décidés à nous mettre sous leur contrôle et à piller nos richesses.
En Irak, dans l’affaire du massacre de populations civiles, 17 morts, en septembre dernier, par les mercenaires de BlakWater, une enquête préliminaire et de nombreux témoignages établirent que les mercenaires n’avaient pas tiré pour se défendre, mais délibérément, pour tuer des civils. C’est un réflexe sadique de tir aux pigeons. Dans une autre affaire,une vidéo filmé par le tireur lui-même, montre un mercenaire en train de tirer, depuis son véhicule, sur des automobilistes irakiens, en chantant à tue tête.
Sur l’insistance du gouvernement irakien, pourtant à la solde des américains, les contrats de Black Water furent suspendus, en attendant les conclusions d’une enquête officielle confiée au …FBI..
Celui-ci devait rendre son rapport avant une décision définitive sur BlakWater. A ma connaissance, le rapport n’a pas été rendu public. Parce que l’implication de BlackWater dans un carnage délibéré ne fait aucun doute. Sinon le FBI se serait empressé de rendre ses conclusions. Pourtant, malgré cela, BlackWater s’est réinstallée en Irak, avec les mêmes mercenaires, et a signé de nouveaux contrats qui se comptent en dizaines de millions de dollars. Récemment, un mercenaire irakien, Ala Mohamed Ali, qui s’était rendu coupable d’une agression au couteau sur un de ses collègues, a défrayé la chronique des journaux américains. Son cas est monté jusqu’aux plus hautes sphères américaines, et il a été décidé de le traduire devant une juridiction militaire américaine. On ne badine pas avec la discipline.
Surtout lorsqu’on est irakien.
Mais des massacres quotidiens de BlackWater, nul n’a cure.
Imaginez, si vous le souhaitez, un monde sans l’Islam – une situation, il faut l’admettre, inconcevable, vu la place centrale qu’il occupe dans nos titres de nouvelles quotidiennes. L’Islam semble être derrière un large éventail de désordres internationaux: attentats suicides, voitures piégées, occupations militaires, luttes de résistance, émeutes, fatwas, jihad, opérations de guérilla, vidéos de menace et le 11-Septembre lui-même. «L’Islam» semble offrir une explication simple et instantanée, nous permettant de bien comprendre le monde convulsif d’aujourd’hui. En effet, pour quelques néoconservateurs «l’Islamofascisme» est maintenant notre ennemi juré dans une imminente «troisième guerre mondiale».
Mais permettez-moi de réfléchir un peu. Et s’il n’y avait pas une telle chose comme l’Islam? Et s’il n’y avait jamais eu de Prophète Mohammed, ni de saga de propagation de l’Islam à travers des grandes parties du Moyen-Orient, de l’Asie et de l’Afrique?
Etant donné notre actuelle focalisation sur le terrorisme, la guerre et l’antiaméricanisme rampant – l’un des sujets internationaux le plus émotionnel aujourd’hui -, il est vital de comprendre les vraies sources de ces crises. Est-ce l’Islam la source du problème, ou est-ce que cette source ne se trouve plutôt du côté de facteurs moins clairs et plus profonds?
Pour l’intérêt de l’argumentation, dans un effort d’imagination historique, faites-vous une image d’un Moyen-Orient dans lequel l’Islam n’est jamais apparu. Serions-nous alors épargnés de beaucoup des défis qui se trouvent aujourd’hui devant nous? Le Moyen-Orient serait-il plus pacifique? De combien le type des relations Est-Ouest serait-il différent? Sans l’Islam, il est sûr que l’ordre international présenterait une image très différente de celle d’aujourd’hui. Ou le ferait-il?
Si ce n’est pas l’Islam, qu’est-ce donc?
Depuis les premiers jours d’un large Moyen-Orient, l’Islam a visiblement façonné les normes culturelles voire même les préférences politiques de ses disciples. Comment pouvons-nous alors séparer l’Islam du Moyen-Orient? Comme il s’avère, ce n’est pas très difficile à imaginer.
Commençons par l’aspect ethnique. Sans l’Islam, le visage de la région va rester complexe et confus. Les groupes dominants au Moyen-Orient – Arabes, Perses, Turcs, Kurdes, Juifs, voire Berbères et Pachtounes – continueront à dominer la scène politique. Prenez les Perses à titre d’exemple: Longtemps avant l’Islam, les empires persans successifs se sont étendus jusqu’aux portes d’Athènes et étaient les rivaux perpétuels de quiconque habita l’Anatolie. Des peuples sémites contestant cette hégémonie ont combattu les Perses à travers le croissant fertile jusqu’en Irak. Et puis il y a les forces puissantes des diverses tribus et des commerçants arabes s’étendant et migrant dans d’autres régions sémites du Moyen-Orient avant l’Islam. Les Mongoles auraient tout de même envahi et détruit les civilisations de l’Asie centrale et beaucoup du Moyen-Orient dans le XIIIe siècle. Les Turcs aurait aussi conquis l’Anatolie, les Balkans jusqu’à Vienne et une grande partie du Moyen-Orient. Ces luttes – pour le pouvoir, le territoire, l’influence et le commerce – existaient bien avant l’arrivée de l’Islam.
Cependant, c’est trop arbitraire d’exclure complètement la religion de l’équation. Si en réalité l’Islam n’a jamais émergé, la majeure partie du Moyen-Orient serait restée essentiellement chrétienne avec ses diverses sectes comme cela a été le cas à l’aube de l’Islam. En dehors de quelques Zoroastriens et un petit nombre de Juifs, pas d’autres groupes religieux d’une certaine importance n’y étaient présents.
Le monde européen à la recherche de bases économique et géopolitique
Mais est-ce que l’harmonie avec l’Ouest aurait-elle régné si le Moyen-Orient était resté chrétien? Cette idée semble être tirée par les cheveux. Nous devrions assumer que le monde européen médiéval agité et expansif n’avait pas étendu son pouvoir et son hégémonie à ses voisins de l’Est, à la recherche de bases économique et géopolitique. Après tout, qu’est-ce que ce seraient les Croisades si ce n’étaient pas une aventure occidentale menée essentiellement par des besoins politique, social et économique? La bannière du christianisme servait de symbole fort, de cri mobilisateur pour justifier les besoins profanes des Européens puissants. En effet, la religion particulière des autochtones ne figurait jamais en tête des causes de l’expansion impériale de l’Occident à travers la planète. L’Europe a prôné porter «les valeurs chrétiennes aux autochtones», mais l’objectif évident était d’établir des avant-postes coloniaux comme sources de richesse pour le pays colonisateur et des bases pour l’expansion du pouvoir occidental.
Ainsi il est improbable que les habitants chrétiens du Moyen-Orient aient bien reçu le flux des flottes européennes et leurs marchands protégés par les fusils occidentaux. L’impérialisme aurait prospéré dans le mosaïque ethnique complexe de la région – la matière brute du vieux jeu de diviser pour mieux régner. Et les Européens auraient toujours installé les mêmes dirigeants locaux serviles pour satisfaire leurs besoins.
Les Chrétiens non plus n’auraient bien accueilli les armées impériales
Avançons l’heure à l’époque du pétrole au Moyen-Orient. Les Etats du Moyen-Orient, même si chrétiens, auraient-ils bien accepté l’établissement des protectorats européens sur leur région? Certainement pas! L’Occident aurait toujours construit et contrôlé les mêmes points d’étranglement comme le canal du Suez. Ce n’était pas l’Islam qui a fait que les Etats du Moyen-Orient résistent vigoureusement aux projets coloniaux avec le nouveau traçage des frontières selon les préférences géopolitiques européennes. Non plus, ces Etats chrétiens du Moyen-Orient n’auraient-ils bien accueilli les compagnies pétrolières occidentales impériales, soutenues par des administrateurs européens, des diplomates, des agents de renseignements et des armées, pas plus que ce qu’ont fait les Musulmans. Regardez la longue histoire des réactions des Américains latins à la domination des Américains étatsuniens sur leurs pétrole, économie et politique. Le Moyen-Orient serait toujours aussi motivé pour créer des mouvements nationalistes anticolonialistes pour arracher le contrôle sur leurs terres, marchés, souveraineté et destinée de l’emprise étrangère – tout comme les luttes anticolonialistes dans l’Inde hindou, la Chine confucéenne, le Vietnam bouddhiste et l’Afrique chrétienne et animiste.
Et certainement les Français se seraient, tout aussi volontiers, étendus sur une Algérie chrétienne pour s’emparer de ses riches terres agricoles et établir une colonie. Les Italiens eux non plus ne se sont laissé gêner par le christianisme de l’Ethiopie pour transformer ce pays en une colonie violemment administrée. En bref, il n’y a pas de raison de croire que la réaction du Moyen-Orient à l’agression colonialiste européenne aurait été significativement différente de la manière dont elle s’est effectivement déroulée sous l’Islam.
L’histoire des dictatures en Europe
Mais peut-être le Moyen-Orient serait-il plus démocratique sans l’Islam? L’histoire des dictatures en Europe elle-même n’est que peu rassurante sur ce point. L’Espagne et le Portugal ont fini avec leurs violentes dictatures seulement en milieu des années 1970. La Grèce s’est libérée d’une dictature liée à l’église il y a quelques dizaines d’années. La Russie chrétienne ne s’en est toujours pas sortie. Jusqu’à récemment, l’Amérique latine accablée par les dictateurs, qui souvent régnaient avec les bénédictions des USA et avec le partenariat de l’église catholique. La plupart des nations africaines chrétiennes n’ont pas eu de meilleure réussite. Pourquoi un Moyen-Orient chrétien se présenterait-il différemment?
Et puis, il y a la Palestine. C’étaient évidemment les Chrétiens qui ont, honteusement, persécuté les Juifs durant plus d’un millénaire culminant à l’Holocauste. Ces exemples horrifiques d’antisémitisme étaient bien enracinés dans la culture et les terres chrétiennes occidentales. Les Juifs auraient donc continué à chercher une patrie en dehors de l’Europe; le mouvement sioniste aurait de toute façon vu le jour et aurait cherché une base en Palestine. Et le nouvel état juif aurait toujours déplacé les mêmes 750 milles Arabes natifs de Palestine de leurs terres même s’ils avaient été des Chrétiens – en effet une partie parmi eux étaient des Chrétiens. Et ces Arabes chrétiens n’auraient-ils pas combattu pour protéger ou regagner leur propre terre? Le problème israélo-palestinien reste au fond un conflit nationaliste, ethnique et territorial, renforcé seulement récemment par des slogans religieux. Et n’oublions pas que les Chrétiens arabes ont joué un rôle majeur dans les débuts du mouvement nationaliste arabe au Moyen-Orient; en effet, Michel Aflaq, le fondateur idéologique du premier parti panarabe Al-Baath, était un Chrétien syrien formé à la Sorbonne.
Luttes pour la domination
Mais les Chrétiens du Moyen-Orient seraient certainement prédisposés religieusement envers l’Occident? N’aurions-nous pas évité tous ces conflits religieux? En effet, le monde chrétien lui-même a été déchiré par des hérésies depuis les premiers siècles du pouvoir chrétien, des hérésies qui étaient devenues des véhicules des oppositions politiques au pouvoir romain ou byzantin. Loin d’unir sous la religion, les guerres religieuses de l’Occident cachaient toujours des luttes plus profondes, ethnique, stratégique, politique, économique et culturelle pour la domination.
En vérité cette même référence à un «Moyen-Orient chrétien» cache une animosité vilaine. Sans l’Islam, les peuples du Moyen-Orient seraient restés comme ils étaient à la naissance de l’Islam – la plupart des disciples du christianisme orthodoxe oriental. Mais c’est facile d’oublier que l’une des controverses historiques la plus violente, la plus virulente et la plus durable fut celle entre l’église catholique à Rome et le christianisme orthodoxe oriental à Constantinople – une rancune qui persiste toujours. Les Chrétiens orthodoxes orientaux n’ont jamais oublié ou pardonné le pillage de Constantinople la chrétienne par les croisés occidentaux en 1204. Presque 800 ans plus tard, en 1999, le pape Jean Paul II chercha à faire quelques petits pas pour cicatriser la plaie dans la première visite d’un pape catholique au monde orthodoxe en mille ans. C’était un début, mais le désaccord entre l’Orient et l’Occident dans un Moyen-Orient chrétien serait plutôt resté comme il est aujourd’hui. Prenez la Grèce par exemple: La cause orthodoxe a été un puissant mobile derrière le nationalisme et le sentiment anti-occidental là-bas, et les passions anti-occidentales dans la politique grecque, il y a seulement une dizaine d’années, résonnaient des même suspicions et vues virulentes de l’Occident que nous entendons aujourd’hui de la part de beaucoup de chefs islamistes.
La vision du monde de l’église orthodoxe
La vision du monde de l’église orthodoxe diffère nettement de la philosophie occidentale du siècle des Lumières, qui insiste sur la laïcité, le capitalisme et la primauté de l’individu. Elle a encore des peurs résiduelles à propos de l’Occident similaires dans différents aspects les incertitudes des Musulmans d’aujourd’hui: des craintes du prosélytisme missionnaire occidental, la perception de la religion comme un vecteur clé pour la protection et la préservation de leurs propres communautés et culture, et une suspicion du caractère «corrompu» et impérial de l’Occident. En effet, dans un Moyen-Orient chrétien orthodoxe, Moscou aurait joui d’une influence spéciale, même aujourd’hui, comme le dernier centre important de l’Orthodoxie orientale. Le monde orthodoxe serait resté une arène géopolitique clé pour la rivalité Est-Ouest dans la guerre froide. Après tout, Samuel Huntington, a inclu le monde chrétien orthodoxe parmi les plusieurs civilisations impliquées dans le choc culturel avec l’Occident.
L’occupation US de l’Irak ne serait mieux accueillie si les Irakiens étaient des Chrétiens
Aujourd’hui, l’occupation US de l’Irak ne serait mieux accueillie si les Irakiens étaient des Chrétiens. Les Etats-Unis n’ont pas renversé Saddam Hussein, un chef profondément laïque et nationaliste, parce qu’il était musulman. D’autres peuples arabes auraient toujours soutenu les Arabes irakiens dans leur traumatisme de l’occupation. Nulle part les gens ne se réjouissent de l’occupation et la tuerie de leurs concitoyens aux mains des troupes étrangères. En effet, des groupes menacés par de telles forces externes s’efforcent toujours de trouver des idéologies appropriées pour glorifier leur lutte de résistance. La religion en est une.
Voilà donc le portrait imaginaire d’«un monde sans Islam». C’est un Moyen-Orient dominé par le christianisme orthodoxe oriental – une église historiquement et psychologiquement méfiante de, voire hostile à, l’Occident. Même déchiré par des différences importantes ethniques, voire sectaires, ce Moyen-Orient possède un sens aigu de conscience historique et de griefs contre l’Occident. Il a été envahi à plusieurs reprises par des armés impérialistes occidentaux; ses ressources pillées; ces frontières redessinées par des décrets occidentaux en conformité avec les différents intérêts de l’Occident; et des régimes installés accommodants aux dictats occidentaux. La Palestine brûlerait toujours. L’Iran serait toujours profondément nationaliste. Nous verrions toujours les Palestiniens résister contre les Juifs, les Tchétchènes résister contre les Russes, les Iraniens résister contre les Britanniques et les Américains, les Cachemiris résister contre les Indiens, les Tamiles résister contre les Cingalais au Sri Lanka, et les Uigurs et les Tibétains résister contre les Chinois. Le Moyen-Orient aurait toujours un modèle historique glorieux – le grande empire byzantin avec plus de 2000 ans d’histoire – avec lequel il s’identifierait comme un symbole historique et religieux. Ceci, à plusieurs égards, perpétuerait le fossé Est-Ouest. Ceci ne présente pas une image réconfortante et complètement pacifique.
L’Islam comme force culturelle et morale
Evidemment, il est absurde de prétendre que l’existence de l’Islam n’a pas eu d’impact indépendant sur le Moyen-Orient ou sur les relations Est-Ouest. L’Islam a fourni une force unificatrice d’un haut niveau à travers une large région. Comme une foi universelle, elle a créé une vaste civilisation qui partage des principes communs de philosophie, arts et société; une vision d’une vie morale; un sens de justice, jurisprudence et une bonne gouvernance – le tout dans une culture raffinée profondément enracinée. Comme une culture et une force morale, l’Islam a aidé à combler les différences ethniques entre les divers peuples musulmans, les encourageant à se sentir concernés comme une part d’un plus grand projet civilisationnel musulman. Rien que cela donne à ce projet un poids important. L’Islam a également affecté la géographie politique: S’il n’y avait pas eu d’Islam, les pays musulmans de l’Asie du Sud et du Sud-Est – notamment le Pakistan, le Bangladesh, la Malaisie et l’Indonésie – seraient aujourd’hui enracinés dans le monde hindou.
La civilisation islamique fournissait un idéal commun auquel tous les Musulmans pouvaient faire appel au nom de la résistance contre l’empiètement occidental. Même si cet appel échouait à arrêter la marée impériale occidentale, il a créé une mémoire culturelle d’un destin généralement partagé qui n’a pas disparu. Les Européens étaient capables de diviser et conquérir beaucoup de peuples africains, asiens et américains latins qui sont tombés séparément devant la puissance occidentale. Une résistance transnationale unie entre ces peuples, était difficile à atteindre dans l’absence de tout symbole commun ethnique ou culturel pour la résistance.
Pourquoi les Etats-Unis sont en train de se casser les dents sur le monde musulman
Dans un monde sans Islam, l’impérialisme occidental aurait trouvé la tache de diviser, conquérir et dominer le Moyen-Orient et l’Asie, bien plus facile. Il n’y aurait pas eu de mémoire culturelle collective d’humiliation et de défaite à travers une vaste région. Cela est la raison principale qui explique pourquoi les Etats-Unis sont en train de se casser les dents sur le monde musulman. Aujourd’hui, les intercommunications globales et les images satellitaires partagées ont créé une forte auto-conscience parmi les Musulmans et un sens d’un plus grand siège impérial occidental contre une culture islamique partagée. Ce siège ne concerne pas la modernité; il concerne la quête occidentale incessante pour la domination de l’espace stratégique, les ressources et même la culture du monde musulman – le trajet pour créer un Moyen-Orient «pro-américain». Malheureusement, les Etats-Unis supposent naïvement que l’Islam est tout ce qui se met sur son chemin menant au prix à gagner.
Mais qu’en est-il du terrorisme – la question la plus urgente que l’Occident associe presque immédiatement avec l’Islam aujourd’hui? Dans une nette franchise, le 11-Septembre, aurait-il eu lieu sans l’Islam? Si les griefs du Moyen-Orient, enracinés dans des années de colère émotionnelle et politique contre les actions et la politique US, avaient été enveloppés dans une autre bannière, est-ce que le résultat serait largement différent? Encore, il est important de se rappeler combien facilement la religion peut-elle être invoquée même si d’autres rancunes de longue date sont à blâmer. Le 11-Septembre 2001 n’était pas le début de l’histoire. Pour les pirates de l’air d’al-Qaïda l’Islam jouait le rôle d’une loupe dans le soleil, rassemblant ces griefs collectifs répandus et partagés, et les concentrant dans un rayon intense, un moment de clarté de l’action envers un envahisseur étranger. [...]
Si l’Islam déteste «la modernité», pourquoi aurait-il attendu jusqu’au 11-Septembre pour lancer ces attaques? Et pourquoi des penseurs islamiques majeurs au début du XXe siècle parlèrent-ils du besoin d’adopter la modernité tout en protégeant la culture islamique? La cause d’Oussama Bin Laden dans ses premiers jours ne concernait pas la modernité du tout – il a parlé de la Palestine, des bottes américaines sur les terres de l’Arabie Saoudite, des gouverneurs saoudiens sous le contrôle des Etats-Unis, et des «croisés» modernes. Il est frappant qu’il fallait attendre aussi tard que 2001 pour voir la première grande ébullition de la colère musulmane sur le sol des Etats-Unis, en réaction à la politique US et à des événements accumulés tout autant historiques et récents. Si ce n’était pas le 11-Septembre, un événement similaire était fatalement à arriver.
Et même si l’Islam comme un vecteur de résistance n’avait jamais existé, le Marxisme l’a fait. C’est une idéologie qui a engendré un nombre incalculable de terroristes, de guérilla et des mouvements de libération nationale. Il a façonné l’ETA basque, le FARC en Colombie, le Shining Path en Pérou, et la Faction de l’Armée Rouge en Europe pour ne nommer que quelques-uns en Occident. George Habash, le fondateur du meurtrier Front Populaire de la Libération de la Palestine , était un chrétien grec orthodoxe et un marxiste qui avait étudié à l’université américaine de Beyrouth. Dans une époque où le nationalisme arabe en colère flirtait avec un marxisme violent, beaucoup de Palestiniens chrétiens ont accordé leur soutien à Habash.
Les peuples qui s’opposent à la domination étrangère
Les gens qui s’opposent aux oppresseurs étrangers cherchent des bannières pour propager et glorifier la cause de leur lutte. L’internationale lutte des classes pour la justice fournit un bon élément mobilisateur. Le nationalisme est encore mieux. Mais la religion fournit le meilleur de tous, en faisant appel aux plus hautes énergies pour défendre sa cause. Et partout, la religion peut toujours servir pour soutenir l’ethnicité et le nationalisme alors même qu’elle les transcende – notamment si l’ennemi est d’une religion différente. Dans de tels cas, la religion cesse d’être essentiellement la source d’affrontement et de confrontation mais sert plutôt de véhicule. La bannière du moment peu disparaître mais les griefs demeurent.
Nous vivons une époque où le terrorisme est l’outil de choix du faible. Il entrave déjà la puissance sans précédent des armés US en Irak, Afghanistan et ailleurs. Et c’est ainsi que Bin Laden dans beaucoup de sociétés non-musulmanes fut appelé le «prochain Che Guevara». Ce n’est rien moins que l’attrait d’une résistance réussie contre le pouvoir américain dominant, le faible contre-attaque. Un attrait qui transcende l’Islam ou la culture du Moyen-Orient.
L’impact de l’empreinte globale massive de l’unique super puissance du monde
Mais la question reste de savoir si le monde serait plus pacifique, si l’Islam n’avait pas existé. Devant ces tensions entre l’Est et l’Ouest, l’Islam ajoute incontestablement un élément supplémentaire émotionnel, une couche supplémentaire de complications pour trouver des solutions. L’Islam n’est pas la cause de tels problèmes. Cela peut paraître raffiné de chercher des passages dans le Coran qui semblent expliquer «pourquoi ils nous haïssent». Mais cela s’éloigne aveuglement de la nature du phénomène. Quelle idée confortable que d’identifier l’Islam comme la source «du problème»; c’est certainement bien plus facile que d’explorer l’impact de l’empreinte globale massive de l’unique super puissance du monde.
Un monde sans Islam verrait toujours la plupart des rivalités tenaces meurtrières dont les guerres et les malheurs dominent la scène géopolitique. Si ce n’était pas la religion, tous ces groupes auraient trouvé d’autres bannières en dessous desquelles ils exprimeraient leur nationalisme et leur quête pour l’indépendance. Bien sûr, l’histoire n’aurait pas suivi exactement le même chemin comme elle l’a fait. Mais au fond, le conflit entre l’Est et l’Ouest reste toujours à propos des grandes questions historiques et géopolitiques de l’histoire humaine: l’ethnicité, le nationalisme, l’ambition, l’avidité, les ressources, les chefs locaux, le territoire de domination, le profit financier, le pouvoir, les interventions et la haine des étrangers, des envahisseurs et des impérialistes. Confronté à des questions intemporelles comme celles-ci, comment le pouvoir de la religion pourrait-il n’être pas invoqué?
Souvenons-nous aussi que pratiquement tous les principaux horreurs du XXe siècle vinrent presque exclusivement des régimes strictement laïques: Léopold II de Belgique au Congo, Hitler, Mussolini, Lénine et Staline, Mao et Pol Pot. C’étaient les Européens qui ont imposé leurs «guerres mondiales» par deux fois au reste du monde – deux conflits globaux dévastateurs sans aucun vague parallèle dans l’histoire islamique.
Quelques-uns aujourd’hui pourraient souhaiter un «monde sans Islam» dans lequel ces problèmes n’auraient vraisemblablement jamais eu lieu. Mais, en vérité, les conflits, les rivalités et les crises d’un tel monde pourraient ne pas apparaître si largement différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui.
La traite transatlantique du fameux « bois d’ébène |1| », orchestrée par les puissances européennes, fut pour l’Afrique un terrible fléau, décapitant le continent en le privant de millions de ses enfants parmi les plus forts et les plus actifs. A l’abolition de l’esclavage, la colonisation a pris le relais, et la période des indépendances s’est contentée de remplacer le système finissant par une fausse autonomie des pays africains associée à une colonisation économique bien plus subtile. L’Afrique n’est donc toujours pas maîtresse de son destin. Affaiblie par les ravages de la dette et de l’ajustement structurel, elle voit céder très vite toutes ses « défenses immunitaires » et, depuis lors, subit de façon démultipliée les nombreuses agressions que lui assène le système capitaliste.
par Damien Millet
Le pillage des ressources
Naturellement riche, l’Afrique est financièrement pauvre. L’économiste ghanéen George Ayittey écrit dans son livre Africa in Chaos : « L’Afrique est un continent doté d’une richesse minérale inexploitée immense. Elle possède 40 % du potentiel hydro-électrique mondial, le gros des ressources mondiales de diamant et de chrome, 50 % de tout l’or du monde, 90 % du cobalt, 50 % des phosphates, 40 % du platine, 8 % des réserves connues de pétrole et des millions et des millions d’hectares de terres arables inexploitées. Or, paradoxalement, ce continent qui regorge d’un tel potentiel s’est inextricablement embourbé dans la misère, la pénurie, le chaos. |2| »
L’exploitation de ces ressources, quand elle a lieu, est systématiquement l’objet d’un pillage en règle associant les multinationales du Nord et les classes dirigeantes africaines, au détriment des populations locales auxquelles appartiennent pourtant ces richesses. Pays caricatural, la République démocratique du Congo possède un sous-sol riche en uranium (la bombe atomique états-unienne de 1945 utilisait le minerai congolais), en cuivre, en or, en zinc, en cobalt, en manganèse, en fer, en étain, en diamants, en niobium, en or, en coltan (le colombo-tantalite, présent dans les produits technologiques comme les téléphones portables). Mais qui en profite sur place, à part quelques seigneurs de guerre et quelques grandes entreprises étrangères ? Selon la Banque mondiale, en RDC, « près de 80 % de la population survit à la limite de la dignité humaine, avec moins de 0,20 dollar par personne et par jour |3|. »
Les produits tropicaux comme le café, le cacao, le thé, le sucre, la banane, l’ananas, la vanille, le coton, l’arachide, sont produits en Afrique mais sont avant tout destinés à l’exportation, et à prix très bas compte tenu des mécanismes économiques en vigueur. Le pétrole fait parfois figure d’exception, grâce à l’action de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP), qui, malgré ses imperfections, régule les quantités d’hydrocarbures produits. Mais peu de pays africains en sont membres |4|…
Un exemple emblématique a pour cadre le lac Victoria, plus grand lac tropical du monde. Depuis que la perche du Nil, un prédateur vorace, y a été introduite, la plupart des autres espèces ont disparu du lac, rompant ainsi la chaîne écologique. Mais à Mwanza (Tanzanie), cette tragédie a débouché sur une industrie d’exportation encouragée par la Banque mondiale et l’Union européenne notamment, puisque la chair blanche de ce gros poisson est très prisée au Nord. Chaque jour, des dizaines de tonnes de filets de perche du Nil s’envolent dans des avions-cargos Iliouchine de l’ex-Union soviétique surchargés. Ils se relaient sans cesse sur l’aéroport délabré de la ville, emportant la principale richesse de la région, dont Mwanza est devenue dépendante. Outre des carcasses de poissons récupérées pour la population locale qui n’a pas les moyens de se payer la chair du poisson, ils laissent sur place violence, prostitution, drogue, sida, misère et famine. Mais ils n’arrivent pas vides, puisque Mwanza semble être la porte d’entrée du trafic d’armes en Afrique centrale |5|. L’Afrique exporte donc la vie – le lac Victoria est considéré comme le berceau de l’humanité – et reçoit des engins de mort… Selon Hubert Sauper, cette histoire est véritablement « une allégorie ironique et effrayante du nouvel ordre mondial. Mais la démonstration serait la même en Sierra Leone et les poissons seraient des diamants, au Honduras, ils seraient des bananes, et en Irak, au Nigeria ou en Angola… ils seraient du pétrole brut. »
En général, les pays africains doivent brader leurs ressources au plus offrant pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de leur dette. Les grandes puissances et les multinationales de l’agro-alimentaire ont réussi à inverser la donne à leur avantage : alors qu’elles sont demandeuses de ces biens primaires détenues par le Sud, qu’ils soient agricoles ou miniers, elles en fixent les prix et profitent d’un modèle économique dont le pays détenant les richesses est devenu absolument dépendant.
Téléguidage politique Une vision simpliste de la situation actuelle pourrait conduire à conclure que l’Afrique ne sait pas s’y prendre. Ou qu’elle a perdu un combat économique mené à armes égales contre les autres acteurs économiques ou les autres régions du monde. C’est oublier l’essentiel : le marionnettiste est bien plus responsable que la marionnette, même si cette dernière a la possibilité de prendre quelques initiatives. Le marionnettiste pilote le système économique capitaliste depuis le Nord et dirige la marionnette noire des classes dominantes africaines dans son propre intérêt.
La militante indienne Arundhati Roy complète ainsi le propos d’Ayittey : « L’Afrique est très riche en ressources naturelles, contrairement à l’Inde, mais elle est dans de bien plus mauvais draps, parce que les puissances coloniales ne se résignent toujours pas à laisser les Africains tranquilles. Après cinq siècles de pillage et de mise en coupe réglée, les anciennes colonies doivent encore de l’argent aux anciens régimes impérialistes, sous la forme d’une dette internationale. C’est le contraire qui serait logique : c’est eux qui devraient nous payer |6| ! » Effectuons un tour d’horizon de cette mise en coupe réglée associant puissants du Nord et du Sud.
La RDC sous les projecteurs Dans l’ex-Zaïre, le rôle géopolitique joué par Mobutu était important dans le contexte de la guerre froide, pendant laquelle la dette du Zaïre et la fortune de Mobutu ont explosé simultanément. Au début des années 1990, après la chute du Mur de Berlin, le dictateur perd son intérêt géostratégique. Lâché par les États-Unis, le FMI et la Banque mondiale, il arrête de rembourser la dette. La lente agonie du régime commence.
En octobre 1996, une rébellion soutenue par le Rwanda et l’Ouganda se met en place dans l’Est du pays (Kivu). Le 17 mai 1997, l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) entre dans Kinshasa et Laurent-Désiré Kabila se proclame président. Le Zaïre devient la République démocratique du Congo (RDC). Mais les alliances se défont très vite. Le Rwanda et l’Ouganda, qui ne s’estiment pas récompensés de leur soutien à Kabila, occupent l’Est du pays et s’opposent au régime en place, soutenu par l’Angola et le Zimbabwe. Des forces armées étrangères sont donc présentes dans le pays, que ce soit pour soutenir ou pour s’opposer au pouvoir congolais, ce qui conduit au pillage d’une partie du pays, à la mort de trois millions de Congolais en quelques années et à une situation politique très instable.
En octobre 2002, le Groupe d’experts de l’ONU sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres formes de richesse de la RDC, dirigé par l’Egyptien Mahmoud Kassem, a remis son rapport. Il révèle que ces pillages sont le fait de « réseaux d’élite », résultant de l’association de groupes criminels avec des élites politiques et militaires congolaises, ougandaises, rwandaises et zimbabwéennes. Le rapport recommande des sanctions envers 54 notables majoritairement africains (notamment des hommes d’affaires, des militaires de haut grade et des ministres) et 85 multinationales, dont des banques (comme Fortis ou Barclays) et des compagnies minières (comme De Beers ou Anglo-American), mises en cause pour violation des règles éthiques. La collusion est évidente. Le rapport n’épingle pas que des responsables africains, lucide quant aux implications occidentales : « Le rôle des entreprises et des particuliers qui ravitaillent les armes et pillent les ressources doit faire l’objet de mesures de restriction. Ces activités illégales sont d’une très grande envergure internationale et multinationale |7|. » Le rapport analyse précisément les différentes zones de RDC, détaillant à chaque fois le réseau d’élite, son organisation et ses sources illégales de revenu. Par exemple, « le réseau d’élite congolais et zimbabwéen ayant des intérêts politiques, militaires et commerciaux cherche à garder la mainmise sur les principales ressources naturelles – les diamants, le cobalt, le cuivre et le germanium – se trouvant dans la zone tenue par le Gouvernement. Au cours des trois dernières années, ce réseau a transféré des actifs représentant au moins 5 milliards de dollars du secteur minier public à des entreprises privées qu’il contrôle, sans verser aucune indemnité ni prestation au Trésor public de la République démocratique du Congo. » Les compromissions de responsables africains sont renforcées par des implications occidentales nombreuses et efficaces : « Parmi les hommes d’affaires qui font partie de ce réseau d’élite, on compte notamment le ressortissant belge, George Forrest, qui est à l’origine des accords d’exploitation en association conclus entre des sociétés privées et la Gécamines [société minière publique en RDC]. M. Forrest doit son ascension dans ce secteur à ses liens de longue date avec les autorités en place de la République démocratique du Congo. En outre, l’une de ses sociétés fabrique et vend du matériel militaire. Depuis 1994, il est actionnaire à 100 % du groupe New Lachaussée en Belgique, qui est le principal fabriquant de douilles, de grenades, d’armes légères et de lanceurs d’engins. La nomination de M. Forrest à la direction de la Gécamines de novembre 1999 à août 2001 alors que ses sociétés privées négociaient de nouveaux contrats manifestement dans l’intention d’utiliser les avoirs de la Gécamines pour son profit personnel, constituait un conflit d’intérêts flagrant. Durant cette période, il a constitué le portefeuille minier privé le plus diversifié en République démocratique du Congo. M. Forrest bénéficie du ferme soutien de certains milieux politiques en Belgique, où sont établies certaines de ses sociétés. » La cupidité des puissants n’a d’égal que leur soif de pouvoir, tant au Nord qu’au Sud…
Des relents de fioul La matière première géostratégique par excellence est le pétrole. Les compagnies pétrolières saignent l’Afrique aux quatre veines pour s’accaparer son or noir. Les enquêtes menées au sein de la multinationale Elf par la justice française ont révélé que dans les années 1990, une part de 0,40 dollar par baril extrait était détournée puis reversée aux dirigeants des pays producteurs, ce qui représentait une somme totale de 60 millions de dollars par an |8|. De quoi leur faire accepter l’idée de sacrifier économiquement et socialement leur pays. Il faut dire que les pressions étaient parfois très fortes de la part d’Elf, cet outil créé par le régime gaulliste pour défendre les intérêts du pouvoir français et de ses proches dans les ex-colonies.
Au Congo, après l’épisode Ngouabi, Denis Sassou Nguesso, l’ancien chef des services de sécurité, prend le pouvoir en 1979. Il est l’homme d’Elf. Sous sa première présidence, de 1979 à 1991, la production de pétrole est doublée et Elf se régale grâce à des conditions d’exploitation privilégiées. En 1991, une Conférence nationale souveraine, qui cherche à promouvoir la démocratie, s’étonne du faible taux de rendement du pétrole congolais pour les comptes du pays : elle demande un audit indépendant. Cet audit, réalisé par le cabinet Arthur Andersen |9|, sera torpillé par Elf qui pratique une obstruction systématique sans oublier de corrompre les personnalités concernées, comme l’a reconnu Pierre Fa, responsable de l’audit chez Elf, lors du procès Elf le 26 mars 2003 |10|. L’élection présidentielle de 1992 voit Sassou laminé au premier tour et forcé à une alliance au second avec Pascal Lissouba, qui l’emporte sur Bernard Kolelas. Mais Lissouba refuse de prendre pour ministres des proches de Sassou (et donc d’Elf). Les caisses sont vides, la dette ronge les finances, Lissouba peine à trouver des fonds. Il augmente la redevance pétrolière de 17 % à 33 % et passe un accord avec Oxy |11|, multinationale états-unienne : 150 millions de dollars en échange du baril à 3 $ pour les dix ans à venir, alors que ce même baril oscillait entre 15 et 30 $ sur le marché mondial |12|. Pour garder la mainmise sur ses gisements productifs de liquides en tout genre, Elf doit mettre la main au porte-monnaie, armant les deux camps pour être sûr de gagner dans tous les cas de figure. En 1997, Sassou passe à l’offensive militaire. La guerre civile frappe durement le Congo de juin à octobre 1997, durant laquelle « chaque balle a été payée par Elf |13| », selon un responsable socialiste français. Après des massacres à la fin 1998 de la part des troupes de Sassou contre les populations du Sud, après le vote d’une Constitution sur mesure et des élections manipulées qui le légitiment au poste de Président, la situation est sous contrôle d’Elf et de ses soutiens français. La corruption des élites africaines est orchestrée par les marionnettistes du Nord.
De plus, le pétrole des années à venir a été gagé : il est déjà la propriété d’une multinationale qui l’a acquis en échange de facilités financières. Le journaliste Henrik Lindell rapporte qu’au Congo, « d’après le FMI, 75 % des emprunts contractés entre 1995 et 2000 étaient gagés sur le pétrole |14| ». Les multinationales du secteur n’hésitent donc pas à enfoncer ces pays en aidant des chefs d’État aux abois, comme le reconnaît Loïk Le Floch-Prigent, ancien président d’Elf : « Par exemple, un chef d’État africain se rendait compte qu’il ne pourrait payer ses fonctionnaires ou qu’il ne pourrait pas assurer certains investissements. Cette situation était d’autant plus fréquente que les revenus dans certains pays sont directement liés au pétrole et que le prix de celui-ci est fluctuant. Dans ces conditions, le chef d’État se tournait vers Elf et demandait à la compagnie de lui prêter de l’argent. Seulement, faire un prêt direct avait évidemment pour conséquence d’augmenter la dette du pays en question. Celle-ci étant déjà considérable, la Banque mondiale ou le FMI, Fonds monétaire international, pouvaient s’y opposer. Elf avait tout intérêt à prêter l’argent dont le chef d’État africain avait besoin. Il s’agissait donc de trouver le moyen d’habiller la dette. C’était le fameux préfinancement. Pour la société, il n’y avait aucun risque dans la mesure où l’argent serait remboursé sur la production de pétrole tirée du sous-sol du pays et commandée par Elf-Trading. Pour ce faire, une ou plusieurs sociétés off-shore étaient créées. La Fiba ou Rivunion [filiales financières d'Elf] débloquait les fonds et ceux-ci, via la off-shore, arrivaient chez l’emprunteur. La Banque mondiale et le FMI n’y voyaient que du feu. Elf avait injecté de l’argent mais récupérait du pétrole et ce système s’est révélé très rémunérateur pour la société |15|. »
Une étude |16| de l’organisation Global Witness montre qu’il existe une différence colossale entre le chiffre d’affaires mondial du secteur des hydrocarbures et le coût de l’extraction : de l’ordre de 1 500 milliards de dollars. C’est donc le montant annuel des richesses créées par ce secteur hautement profitable. Les évaporations financières sont alors fréquentes. Au Congo, Global Witness chiffre à 250 millions de dollars les pétrodollars évanouis chaque année, principalement au profit de Sassou et de ses proches. En Guinée équatoriale, une part substantielle des revenus du pétrole ne se retrouve pas dans les comptes officiels du pays : de l’ordre de 170 millions de dollars pour 2000-2001, essentiellement au profit d’Obiang Nguema qui a la haute main sur les pétrodollars. En Angola, selon Human Rights Watch |17|, entre 1997 et 2002, les ventes de pétrole ont rapporté 17,8 milliards de dollars à l’État, soit 80 % des recettes budgétaires, mais 4,22 milliards de dollars ont disparu comme par magie. Pendant ce temps, les budgets sociaux s’élevaient à 4,27 milliards de dollars, donc le gouvernement aurait pu les doubler pendant cette période. Est-ce un hasard alors si en juillet 2003, sur 168 tribunaux municipaux en Angola, seulement 23 d’entre eux rendaient vraiment la justice ? L’impunité permet justement qu’un quart des revenus du pétrole pour l’État soit détourné par le clan Dos Santos au pouvoir. Les poches de ces gens-là sont des puits sans fond |18|.
Aux côtés des multinationales, n’oublions pas l’implication des institutions financières internationales, comme le prouve la construction très controversée du pipe-line Tchad-Cameroun, lancée au milieu des années 1990 et achevée en 2004, permettant d’amener le pétrole de la région de Doba (Tchad) au terminal maritime de Kribi (Cameroun), à 1 070 kilomètres de là. La Banque mondiale a pesé de tout son poids pour sa réalisation. Devant la mobilisation des populations vivant sur le tracé de l’oléoduc, devant la pression des organisations écologistes et de solidarité internationale, des multinationales comme Shell et Elf ont reculé. Mais le consortium regroupant ExxonMobil, ChevronTexaco (États-Unis) et Pétronas (Malaisie) a pu mener ce projet de 3,7 milliards de dollars à son terme grâce au puissant soutien stratégique et financier de la Banque mondiale.
Pour calmer ceux qui avançaient le fait que le dictateur tchadien Idriss Déby (militaire formé en France, au pouvoir grâce au soutien des différents présidents français) aurait la haute main sur le magot pétrolier, la Banque mondiale, qui réalisait là son plus important investissement en Afrique noire, a imposé à Déby de consacrer 90 % des sommes récupérées par la vente de pétrole à des projets sociaux sélectionnés avec son aval et à des investissements dans la région de Doba |19|. Ces sommes doivent être déposées à la Citibank de Londres, sous le contrôle de la Banque mondiale. Pour gérer ce compte, la Banque mondiale a avancé l’idée d’un Collège de contrôle et de surveillance des revenus pétroliers |20| (CCSRP), composé de neuf membres. Mais cinq d’entre eux ont été nommés par Déby lui-même…
Le grand gagnant de cette exploitation pétrolière est le consortium pétrolier, mais les proches du pouvoir ne sont pas à plaindre. La répartition des revenus entre l’État tchadien et le consortium pétrolier semble très défavorable à l’État qui devrait récupérer seulement 12,5 % de royalties sur la vente directe de ce pétrole… S’y ajoutent des taxes et bonus divers, qui seront versés directement au Trésor public tchadien |21|. Le premier bonus ne fut pourtant pas un modèle du genre : « Le détournement de 7,4 millions de dollars sur les 21 millions de “bonus” versés à titre d’avance au gouvernement tchadien, constaté récemment par le FMI, a confirmé les craintes de la société civile tchadienne, qui estimait, dès 1999, que les conditions pour une gestion transparente n’étaient pas réunies. D’autant que s’y est ajouté un autre détournement de 4,5 millions de dollars, qui selon certaines sources tchadiennes, auraient servi à l’achat d’hélicoptères par le fils du président |22|. » Et à chaque détournement futur, il est à craindre que la Banque mondiale, très impliquée dans le projet, continue de fermer les yeux pour ne pas entacher sa crédibilité.
Pourtant Déby n’est pas content… Les chiffres permettant de calculer ce qui revient au pays producteur proviennent d’ExxonMobil et du consortium lui-même. Le Tchad n’a pas l’expertise ni les moyens techniques pour suivre les variations continues des prix et les rapprocher des quantités de pétrole produit. Voilà pourquoi le 7 octobre 2004, la présidence tchadienne a publié un communiqué très inhabituel intitulé « Arnaque, opacité et fraude du consortium », dénonçant le fait que les multinationales s’accaparent cette rente pétrolière et que le Tchad ne peut contrôler l’exactitude des déclarations du consortium, fortement mises en doute. Le suivi du côté tchadien est compliqué : « Trois personnes seulement ont suivi ce dossier à l’époque, confie un proche du pouvoir. L’un d’entre eux a été démis de ses fonctions après le coup d’État raté du 16 mai, le deuxième est décédé et le troisième est parti faire carrière à l’étranger |23|. » Visiblement, les prédateurs se déchirent un peu entre eux, mais ils n’oublient pas de maltraiter leurs proies… Des représentants de la population affirment : « Les modes de vie ont été bouleversés. L’argent a perverti les mentalités et les habitudes. Les changements ont été essentiellement négatifs |24|. »
Le pétrole africain ne porte pas malheur, pourtant tout porterait à le croire. Les pays producteurs sont courtisés par toutes sortes de mafias, et les investisseurs occidentaux s’acoquinent avec les élites locales pour spolier le peuple de cette richesse, que ce soit chez les « anciens » comme le Nigeria, la Libye, l’Algérie, l’Angola, l’Egypte, le Congo, les « récents » comme la Guinée équatoriale, le Soudan, le Tchad ou la Mauritanie, les « futurs » comme le Sénégal, le Mali, la Sierra Leone ou Sao Tomé et Principe. Il faut dire que les graves soucis des États-Unis au Moyen-Orient les incitent à se tourner vers l’Afrique qui produit un pétrole brut d’excellente qualité, mettant ainsi en ébullition les élites africaines. Le président malien, Amadou Toumani Touré, n’a-t-il pas déclaré : « Je me couche en pensant au pétrole, je rêve de pétrole et quand je me réveille, je pense encore au pétrole |25| » ?
Une volée de bois vert Le bois est aussi une richesse considérable sur le continent, en Afrique centrale notamment. Mais les exploitations illégales se multiplient, là aussi avec la complicité des multinationales du Nord et des proches du pouvoir en Afrique. Le Cameroun, où la famille du président Paul Biya joue un rôle central dans l’exploitation forestière, est particulièrement visé par les enquêtes internationales. En mars 2003, l’ONG Global Witness |26| estimait que 60 % des coupes forestières au Cameroun étaient illégales, faisant perdre 2,6 milliards de dollars à l’État chaque année. Une étude complémentaire |27| en juillet 2004, toujours par Global Witness, a permis de comparer le volume de bois autorisé officiellement par l’État et le volume déclaré par les entreprises exploitantes. Ainsi sait-on que 42 sociétés sur 58 ont violé la loi forestière en 2002-2003, tant sur le nombre que sur le type des arbres abattus. Par exemple, Pallisco, filiale du groupe français Pasquet soutenue par la Banque mondiale, a dépassé de 40 % le volume prévu. Cambois, filiale du groupe français Rougier, a abattu 293 ayous |28| de plus que le quota autorisé. La SEFN (Cameroun) a coupé 3573 arbres au lieu des 1 442 prévus. Globalement, les excès concernent surtout les essences les plus rares, alimentant la corruption à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
La surexploitation du bois est manifeste dans de nombreux pays africains, comme au Liberia ou au Sierra Leone pour alimenter la guerre civile. Par exemple, en décembre 2000, une mission d’experts du Conseil de sécurité des Nations unies a désigné les exploitants forestiers du Liberia comme les principaux responsables de l’approvisionnement illégal en armes, en Sierra Leone voisine, des rebelles en guerre contre les forces gouvernementales et les casques bleus de l’ONU depuis plus de dix ans. En 2003, le Conseil de sécurité de l’ONU a imposé un embargo sur le bois libérien, embargo que la France et la Chine bloquaient depuis plusieurs années. Il faut dire que la France puisait intensément dans les ressources forestières du Liberia : selon Greenpeace, en 2001, les importations françaises ont atteint le montant de 29 millions d’euros, soit 47 % de la valeur de tous les bois libériens exportés vers l’Europe |29|.
Suite à des campagnes de la part de plusieurs ONG, notamment Greenpeace, un processus de certification dit FSC (Conseil de bonne gestion forestière) est en place et il est essentiel de contraindre tout acheteur à se plier à ce contrôle. Une prise de conscience est en train de naître, mais tellement lentement ! Dans ce cadre, le prix Nobel de la paix délivré en octobre 2004 à la Kenyane Wangari Maathai, ministre adjoint de l’Environnement, des Ressources naturelles et de la Faune, n’est pas anecdotique.
Des diamants tant convoités Tout comme pour le bois, de multiples fraudes sont constatées en Afrique dans le secteur du diamant |30|, notamment pour alimenter les guerres. Les groupes rebelles ou les forces armées par le pouvoir cherchent à dominer les zones diamantifères, afin que les revenus de la vente du diamant leur permettent de nouveaux approvisionnements en armes. C’est le cas par exemple en Sierra Leone, en Angola ou en RDC. Les gemmes exportées frauduleusement poursuivent leur route vers Anvers (Belgique) ou Tel-Aviv (Israël), avant de finir chez les grands joailliers de New York ou Paris |31|. Des pays comme le Liberia, le Congo-Brazzaville, la Côte d’Ivoire ou le Togo sont accusés de servir de lieu de transit. Le processus de Kimberley |32|, en vigueur depuis janvier 2003, a été instauré pour assurer la traçabilité de la pierre par la certification et court-circuiter le trafic des diamants de la guerre. En octobre 2004, ce processus regroupait 43 pays concernés par l’industrie du diamant, totalisant 98 % du commerce mondial du diamant brut. Devant les violations manifestes des mesures exigées dans le cadre du processus, le Congo-Brazzaville en a été exclu en juillet 2004. En effet, le Congo exporte cent fois plus de carats qu’il n’en produit, preuve selon certains qu’il est le lieu de passage d’exportations frauduleuses, notamment en provenance de RDC. Mais la complicité du Nord est également visible dans ce secteur : selon Global Witness |33|, sur 30 joailleries des États-Unis testées, 25 n’ont pas été en mesure de justifier d’une démarche préventive contre le commerce des diamants de la guerre…
La guerre comme une traînée de poudre L’analyse des conflits sur le continent montre les multiples connexions entre les richesses naturelles, les implantations des multinationales des anciens pays colonisateurs et l’instabilité politique. Même si le conflit se présente parfois en apparence comme étant d’origine ethnique, des raisons sociales sous-jacentes, liées aux dominations du passé et aux intérêts des classes dirigeantes, jouent souvent le rôle déterminant. Par exemple, les puissances occupantes de l’Est de la RDC depuis 1998 se battent pour le contrôle des gisements de toutes sortes. L’Angola a été déchirée pendant 25 ans par une guerre civile entre MPLA et Unita, dans laquelle pétrole et diamants étaient un enjeu vital. L’Algérie et ses hydrocarbures vivent une guerre civile larvée où le pouvoir militaire préserve sa position dominante, n’hésitant pas à instrumentaliser des groupes islamiques. Le Liberia et la Sierra Leone sont impliqués dans le commerce du diamant et leurs peuples sont meurtris par des guerres civiles qui y sont liées. Et quand ces guerres cessent enfin, la logique demeure, comme le souligne un missionnaire au Liberia : « Il n’y a plus de guerre mais le principe qui en était à la base, celui du pillage des ressources, continue de vivre sans être dérangé |34|. » La Côte d’Ivoire, qui semblait stable et prometteuse, premier exportateur mondial de cacao, a sombré dans le chaos en septembre 2002. On parle à ce sujet du concept malsain d’ « ivoirité » ou de fracture entre le nord et le sud du pays ; mais comme le dit Elikia M’Bokolo, historien émérite du continent : « Ce ne sont pas les immigrés qui posent problème en Côte d’Ivoire ; ce sont les acheteurs de cacao |35|. »
Le Rwanda et le Burundi ont été le théâtre de massacres que l’on présente comme ethniques entre Hutus et Tutsis, qui pourtant ont la même langue, alors que cette distinction a été cristallisée et utilisée à dessein par l’ex-colon belge. De plus, le rôle de la France dans le génocide perpétré entre avril et juillet 1994 au Rwanda est désormais établi : les extrémistes hutus qui ont assassiné un million de Tutsis (et aussi des Hutus modérés) ont été conseillés et entraînés par des militaires français qui ont ensuite protégé la fuite des forces génocidaires lors de l’opération Turquoise |36|.
En ce qui concerne le Congo, où Elf gérait les deux tiers de la production de pétrole, l’ex-PDG Le Floch-Prigent livre des informations de première main : « Les armes ont été vendues à Lissouba [président de 1992 à 1997], grâce à l’intervention de la Fiba |37| [...]. André Tarallo et Jack Sigolet [d'Elf] sont les principaux initiateurs de cette opération. [...] Des hommes sont morts. Et tous les mois, lorsque leur pétrole est vendu, les Congolais voient une partie de leur argent aller directement chez Elf pour rembourser ces armes. Cette ignominie dure depuis quatre ans, qui s’en soucie ? On applaudit à la fermeture de la Fiba, quel acte de bravoure ! Mais des milliers de Congolais sont morts et les survivants doivent payer les armes qui ont tué les leurs. Là encore, moi, j’ai envie de savoir ce qui s’est passé, et, surtout, je souhaite que l’on délivre au plus tôt les Congolais de cette dette honteuse |38|. » Dette, richesses, domination, multinationales, fraudes, le système fait corps. Il mutile l’Afrique.
Crier famine Plus que jamais, l’Afrique est le continent de la faim. Selon un rapport de l’Organisme des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publié en mai 2004, 24 pays d’Afrique font face à de graves pénuries alimentaires : « les urgences alimentaires sont de plus en plus nombreuses depuis deux décennies. Durant les années 80, on en comptait une quinzaine par année ; depuis le tournant du millénaire, la moyenne est passée à plus de 30. Cette augmentation touche surtout l’Afrique, où les crises alimentaires sont presque trois fois plus fréquentes |39|. » Les conditions météorologiques et le manque d’eau sont naturellement des problèmes majeurs. La sécheresse est la cause la plus fréquente des pénuries alimentaires, intervenant dans plus de la moitié des cas, surtout dans la moitié nord du continent. D’autres soucis comme des inondations (en Zambie ou en Angola par exemple) ou des invasions de criquets pèlerins (comme en 2004 dans toute l’Afrique du Nord et de l’Ouest) aggravent encore la situation. Mais les crises alimentaires ont souvent pour catalyseur des décisions politiques ou économiques. Des troubles politiques intérieurs, des guerres civiles, des conflits militaires peuvent conduire des dirigeants ou des seigneurs de guerre à priver de nourriture une partie de la population pour affaiblir les adversaires : du Biafra en 1967 au Darfour, dans l’ouest du Soudan, en 2004, la famine est considérée comme une véritable arme de guerre. Par ailleurs, les plans d’ajustement structurel portent aussi une forte responsabilité dans la montée de l’insécurité alimentaire, en dirigeant les richesses produites dans le pays vers le remboursement de la dette extérieure en priorité, au détriment des secteurs sociaux et des infrastructures permettant le transport, la distribution et la commercialisation des produits alimentaires. La libéralisation brutale et l’ouverture des économies des pays en développement, érigées en dogme dans les plans d’ajustement structurel et défendues avec plus d’acharnement encore depuis la création de l’OMC, contribuent à désorganiser la production agricole au Sud. Ainsi, « très souvent, les facteurs d’origine humaine et naturelle se renforcent les uns les autres, engendrant les crises les plus graves et les plus longues. Entre 1986 et 2004, 18 pays étaient “en crise” plus de la moitié du temps et, dans tous les cas, la guerre ou les bouleversements économiques et sociaux avaient soit provoqué soit aggravé la situation |40|. »
Par ailleurs, l’aide extérieure à l’agriculture a fortement chuté en termes réels depuis 1980 : pour l’Afrique, l’aide extérieure par personne employée dans l’agriculture n’est plus que le quart de ce qu’elle était en 1982 |41|. Mais surtout elle est allouée par les donateurs en fonction de critères géostratégiques et elle ne profite pas aux pays qui en auraient le plus besoin. De ce fait, la croissance de la production agricole et animale dans le monde a ralenti depuis quelques années, et « le faible taux de croissance en 2002, moins de 1% au niveau mondial, implique une réduction de la production par habitant |42|. » L’Afrique subsaharienne est dans une situation critique, étant « la seule région où la production vivrière par habitant n’a pas augmenté au cours des 30 dernières années. Après un déclin marqué dans les années 70 et au début des années 80, celle-ci a stagné et se trouve encore aux niveaux enregistrés voilà 20 ans |43|. »
Voilà pourquoi plus de 200 millions d’Africains sont considérés comme sous-alimentés !
Chiffres pour 2000-2002 (sauf pour la Somalie : 1999-2001).
Source : FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2004
Signalons l’ahurissant record de la RDC, pays très riche en ressources naturelles, en terres fertiles et en eau bien répartie, dont 71 % de la population est sous-alimentée.
Les ravages du sida Plus que tout autre, le continent africain est durement touché par le sida. Selon le Rapport sur l’épidémie mondiale de sida 2004 |44|, publié par le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA |45|), l’Afrique abrite à la fin 2003 environ 25,5 millions de personnes vivant avec le virus VIH, sur un total mondial de 38 millions. L’Afrique du Nord est moins touchée, mais en Afrique subsaharienne, les nouveaux cas demeurent très nombreux : « Pour la seule année 2003, on estime à 3 millions le nombre de personnes nouvellement infectées, et 2,2 millions sont mortes du SIDA, soit 75% de tous les décès dus à cette maladie de par le monde. »
Même si l’Ouganda a connu un recul sensible de l’épidémie, tout comme Addis-Abeba (Éthiopie) et quelques villes du Kenya, les chiffres sont plus que jamais inquiétants. L’Afrique australe est la région du monde où l’expansion de l’épidémie est la plus vigoureuse : « Chacun des sept pays de la région accuse un taux de prévalence supérieur à 15%. Le Botswana et le Swaziland ont les taux les plus élevés (respectivement 37,3% et 38,8%) suivis par le Lesotho (28,9%), le Zimbabwe (24,6%), l’Afrique du Sud (21,5%), la Namibie (21,3%) et la Zambie (16,5%). » Le cas de Madagascar est également alarmant, car la progression de la séropositivité parmi les femmes enceintes y a quadruplé en deux ans.
Les raisons invoquées ne sont pas sans rapport avec le modèle économique en place, puisque le sida frappe majoritairement parmi les populations les plus vulnérables économiquement. Selon l’ONUSIDA toujours : « Aucun élément ne peut à lui seul expliquer la virulence de l’épidémie en Afrique australe. Ce qui semble être en cause, c’est une combinaison de plusieurs éléments qui agissent le plus souvent de concert, notamment la pauvreté et le déséquilibre social qui entraînent des ruptures au niveau de la famille. » En effet, comment un reflux du sida est-il envisageable quand le prix d’un préservatif en RDC est de 50 FCFA, à savoir 9 centimes de dollar, pendant que 80 % des Congolais ont un revenu quotidien inférieur à 20 centimes de dollar ?
Les prévisions sont elles aussi dramatiques : « Si la riposte au SIDA n’est pas renforcée de façon spectaculaire, 38 pays africains verront d’ici à 2025 leur population chuter de 14 % par rapport aux projections faites sans tenir compte du SIDA. Dans les sept pays où la prévalence dépasse 20 %, l’épidémie réduira la population de plus du tiers. »
Les dégâts sur le plan économique sont évidents : « En Zambie, par exemple, pays instable économiquement, le produit intérieur brut [par habitant] a chuté de plus de 20 % entre 1980 et 1999 (de 505 dollars à 370 dollars). Au cours de la même période, le nombre de calories consommées par jour est tombé de 2 273 à 1 934. Dans ce contexte d’appauvrissement constant, un foyer pauvre n’est guère en mesure de faire front à de nouvelles difficultés, encore moins d’aider les autres. Nombreux sont les foyers qui se brisent. Après la mort de l’un ou des deux parents, les enfants sont dispersés dans la famille ou la communauté. »
La situation de pauvreté extrême aggrave encore la situation : « L’insécurité alimentaire est particulièrement dangereuse pour les personnes vivant avec le VIH parce qu’elles ont besoin de plus de calories que les personnes non infectées. En outre, les personnes séropositives sous-alimentées évoluent plus rapidement vers le SIDA. [...] Aux périodes de plantations et de récoltes, des considérations économiques obligent souvent les familles pauvres, qui doivent gagner de l’argent ou assurer les cultures vivrières, à cesser ou à remettre à plus tard les soins à donner. Lorsque de telles considérations l’emportent sur les soucis de santé, la survie à long terme du foyer peut être compromise. »
Inversement, le sida agit sur tous les aspects de la vie socio-économique : « Pour couvrir le coût croissant des soins médicaux, les ménages réduisent souvent leurs dépenses de nourriture, de logement, d’habillement et de toilette. Les dépenses liées aux soins peuvent représenter en moyenne un tiers du revenu mensuel d’un ménage. En Afrique du Sud, une étude a montré que plus de 5 % des ménages affectés par le SIDA étaient forcés de réduire leurs dépenses alimentaires pour payer ces coûts croissants, ce qui est d’autant plus affligeant que près de la moitié des ménages avaient déjà déclaré avoir manqué de nourriture. »
Dans le domaine de l’éducation, les chiffres sont édifiants. En 1999, 860 000 écoliers d’Afrique subsaharienne ont perdu leur instituteur du fait du sida. En Côte d’Ivoire, 8 professeurs (5 du primaire et 3 du secondaire) meurent chaque semaine du sida. En Zambie, le nombre d’enseignants qui décèdent chaque année est le double du nombre de ceux qui sont nouvellement formés |46|.
L’extension du sida est aussi déterminante dans le niveau de production agricole. Par exemple, en Afrique australe fortement touchée, au moins une personne travaillant dans le secteur agricole sur cinq décèdera avant 2020, menaçant fortement l’accès à la nourriture des habitants de la sous-région |47|.
Pour lutter contre la pandémie, l’accès aux médicaments dits antirétroviraux est primordial. Mais les droits de propriété intellectuelle protègent les profits des laboratoires pharmaceutiques et interdisent aux pays pauvres d’importer des médicaments génériques (copies de la molécule originale) qu’ils pourraient se procurer à un coût bien moindre. La responsabilité des pays riches, notamment les États-Unis, est totale, puisqu’ils ont pris soin d’empêcher tout accord dans ce sens lors des négociations au sein de l’OMC. De plus, les moyens qu’ils mettent à la disposition des pays touchés sont bien maigres et non dénués d’arrière-pensées. Par exemple, en janvier 2003, George W. Bush a promis 15 milliards de dollars sur cinq ans pour le sida ; mais sur cette somme, seulement 1 milliard ira au Fonds mondial de lutte contre le sida, la malaria et la tuberculose, qui coordonne les politiques internationales dans ce domaine. Les 14 autres milliards seront affectés à 14 pays choisis par les États-Unis de manière unilatérale, et il se trouve, mais c’est sans doute un hasard, que ces 14 pays n’ont jamais montré la volonté d’importer des génériques |48|… En novembre 2004, on apprenait que les sommes promises au Fonds mondial pour 2004 ne seront pas intégralement versées : Bush privilégie son propre programme antisida, baptisé PEPFAR |49|, axé sur l’abstinence sexuelle plutôt que sur des mesures de prévention. Le coordinateur de ce plan, nommé par Bush, n’est autre que Tobias Randall, ancien président du géant pharmaceutique Eli Lilly, dont le médicament phare est le Prozac.
Les pays africains doivent pouvoir accéder facilement aux médicaments vitaux dans ce domaine. Les pressions peuvent se révéler efficaces. En 2001, sous la pression internationale, 39 laboratoires pharmaceutiques (dont Eli Lilly, justement) ont dû retirer leur plainte contre l’Afrique du Sud qui voulait fournir des génériques à moindre coût aux malades atteints du sida. Pour autant, les problèmes sont loin d’être réglés car l’OMC veille pour défendre l’intérêt des grands groupes. Au sommet de Doha en 2001, les pays pauvres ont négocié des concessions commerciales en échange de la possibilité de remplacer les coûteux médicaments sous brevets par des médicaments génériques bien moins chers. Mais la signature de l’accord a été repoussée jusqu’en août 2003, et les laboratoires pharmaceutiques ont fait pression sur les pays riches pour que l’accord final soit conforme à leurs intérêts. L’importation de génériques n’a donc été autorisée qu’accompagnée d’une procédure longue et très contraignante, la rendant de fait presque impossible. Un observateur de la réunion finale raconte : « J’ai vu un délégué africain pleurer en disant qu’il ne voulait pas de ce texte, mais qu’il allait le signer sur ordre de sa capitale |50| ». L’Afrique est dérégulée aux forceps.
Pire, en mars 2005, l’Inde, le principal fabricant de médicaments génériques antisida, a adopté une réforme des brevets encore plus restrictive que ce qu’exigent les règles de l’OMC. Elle « rend illégale la copie de médicaments brevetés, à partir de 2005, et menace l’approvisionnement de millions de malades du sida dans les pays du Sud |51|. » Cette mesure a été accueillie très favorablement par la multinationale pharmaceutique GlaxoSmithKline qui a pris la peine de s’en féliciter publiquement le jour même. Les amendements votés par le Parlement indien montrent que l’Inde a cédé aux exigences des géants du secteur : « D’une part, ils méprisent la déclaration de Doha de 2001 qui reconnaissait la possibilité, par le système de licence obligatoire, de passer outre les droits de propriété intellectuelle en cas de grave menace sur la santé publique. Et, d’autre part, ils offrent la possibilité de prolonger ou “d’éternaliser” la durée des brevets au-delà des vingt ans requis par l’OMC |52|. » Selon Annick Hamel, responsable de la campagne d’accès des médicaments essentiels à l’ONG Médecins sans frontières (MSF) : « Le Duovir du laboratoire indien Cipla nous coûte 197 dollars par an et par patient. En Chine, où il est breveté et fabriqué par Glaxo, il nous coûte 1 300 dollars par an et par patient ». Les effets sur les pays du Sud peuvent être terribles. Comment expliquer la démarche indienne ? Certains laboratoires indiens semblent aujourd’hui considérer qu’ils jouent dans la cour des grands, et ils reprennent à leur compte leurs revendications. Schématiquement, à quelques exceptions près, fini le temps d’aider les pauvres, le temps est venu de faire du profit sur les marchés rentables…
Méfions-nous enfin des groupes pharmaceutiques qui participent à des programmes d’aide très médiatisés. Il s’agit bien souvent plus d’une opération de communication qu’une réelle occasion d’aider les populations touchées. Par exemple, au Botswana, en juillet 2004, 17 000 malades ont pu bénéficier de soins gratuits avec utilisation d’antirétroviraux, grâce au soutien de la fondation Bill et Melinda Gates, de la multinationale Merck, du gouvernement des États-Unis et de l’ONU. Mais plus de 110 000 en auraient besoin |53|, et l’État ne peut les soigner, justement à cause de la politique prônée par les pays riches, dont les États-Unis, favorisant les grandes entreprises, dont Merck et Microsoft !
Le paludisme depuis si longtemps Contrairement au sida qui touche aussi les populations des pays industrialisés, le paludisme est « réservé » aux pays des régions tropicales et subtropicales qui abritent massivement le fameux moustique anophèle femelle responsable de la transmission de la maladie à l’humain. Les chiffres sont éloquents : chaque année, entre 300 et 500 millions d’êtres humains sont affectés par cette maladie, qui provoque entre 1,7 et 2,5 millions de décès. Environ 40 % de la population mondiale y sont exposés à ce jour et le nombre de cas recensés va croissant. L’Afrique sub-saharienne paie le plus lourd tribut, avec plus de 90 % des décès |54|.
Comme le disait une campagne de MSF en 2004, fort à propos après l’invasion de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés : « Des armes de destruction massive existent. Elles ont tué 2 millions de personnes en 2003. Elles menacent d’en tuer 2 millions de plus cette année. Malheureusement, elles n’intéressent personne. Le paludisme tue près de 2 millions d’Africains par an. » Il terrasse un enfant africain toutes les trente secondes. Les chiffres de l’OMS montrent l’ampleur du désastre : « Le paludisme est la principale cause de mortalité chez les moins de cinq ans en Afrique (20%) et il représente 10% de la charge totale de morbidité du continent. Il est responsable de 40% des dépenses de santé publique, de 30-50% des admissions dans les hôpitaux et de pas moins de 50% des consultations externes dans les zones de forte transmission |55|. »
Alors que le sida a fait son apparition dans le monde à la fin des années 1970, le paludisme sévit depuis bien plus longtemps. Au début du vingtième siècle, il frappait davantage de régions du globe, pour quasiment disparaître des zones tempérées cinquante ans plus tard. Ce retrait géographique s’est accompagné d’une régression importante du nombre de cas : en 1950, le paludisme était responsable de 1,2 million de morts, pour décroître ensuite et atteindre 500 000 décès annuels en 1970. Le renversement de tendance observé ces dernières décennies est donc bien l’expression d’une résurgence aux proportions inédites : le paludisme progresse sur tous les fronts, refaisant même son apparition dans des régions où il avait totalement disparu, comme au Moyen-Orient et en Turquie.
Si la recherche médicale n’est pas fortement mobilisée pour trouver un remède, c’est parce que les malades atteints du paludisme sont en grande partie des habitants des pays pauvres, donc souvent non solvables. Les budgets de recherche des laboratoires pharmaceutiques sont bien plus importants en ce qui concerne l’obésité ou les dépressions nerveuses, domaines où les profits sont largement supérieurs. Les populations africaines souffrent d’une maladie que l’on ne combat pas véritablement.
D’ailleurs les liens avec la pauvreté sont établis : cette maladie en est à la fois un symptôme et une cause. En effet, la fragilité due à la malnutrition permet la prolifération rapide du parasite dans le corps ; la misère ne permet pas d’équiper les maisons en moustiquaires, ni de protéger les femmes durant leur grossesse ; de nombreux malades démunis choisissent l’auto-médication, entraînant consommation de produits frelatés ou périmés, et risque d’erreurs de diagnostic. Ainsi, non seulement la maladie prolifère parmi les populations les plus pauvres du monde (la juxtaposition des planisphères de la pauvreté et de l’étendue du paludisme est éloquente |56|), mais elle est en elle-même un obstacle majeur au développement, puisque selon l’OMS, « on estime à plus de 12 milliards [de dollars] la perte annuelle de PIB due au paludisme en Afrique, alors qu’une fraction de cette somme suffirait à le maîtriser |57|. » Au niveau familial, cela se traduit par le fait qu’une famille pauvre africaine peut se retrouver à consacrer un quart de son revenu annuel à la prévention et au traitement du paludisme |58|.
Le médicament antipaludique le plus utilisé, qui est aussi le moins cher, est la chloroquine. Mais la résistance à la chloroquine se développe en Afrique, atteignant 80 % dans certaines régions, et ses effets sont de plus en plus réduits. Une solution efficace serait le recours au traitement dit ACT (Artemisinin-Combination Therapy), dont le prix est au moins dix fois plus cher que la chloroquine. Le coût de la généralisation à toute l’Afrique du traitement ACT, estimé par Médecins sans frontières, est compris entre 110 et 220 millions de dollars, mais les budgets de santé des pays d’Afrique, étranglés financièrement par les politiques d’ajustement structurel, ne parviennent pas à libérer de telles sommes. De plus, les bailleurs de fonds internationaux ne souhaitent pas investir dans des programmes utilisant l’ACT, dont ils ne remettent pas en cause l’efficacité mais qu’ils jugent trop cher |59|. Là encore les prix pratiqués par les grands groupes pharmaceutiques empêchent l’Afrique d’espérer.
On voit bien que les réponses scientifiques doivent s’accompagner d’une réflexion sur les facteurs socio-économiques qui sous-tendent et modèlent le paysage mondial du paludisme. La recrudescence du paludisme est directement liée à l’imposition de politiques néolibérales en Afrique et à la pauvreté qu’elles ont engendrée. Si les États échouent à obtenir les moyens d’élaborer et de mettre en œuvre des programmes solides et multisectoriels de lutte contre le paludisme, et surtout les moyens d’agir pour améliorer les conditions de vie du plus grand nombre, la situation ne cessera d’empirer.
Tuberculose et rougeole toujours Outre ces deux fléaux majeurs que sont le sida et le paludisme, la tuberculose est en pleine recrudescence : « depuis dix ans, le nombre de malades tuberculeux a été multiplié par 4 à 5 en Afrique ; et par un facteur 6 à 7 dans les pays les plus touchés par le sida |60|. » L’alliance sida-tuberculose est particulièrement dramatique : « Dans certaines régions, 75% des tuberculeux sont également infectés par le VIH. Or en Éthiopie, au Kenya, au Mozambique, en Ouganda et au Zimbabwe, moins de 40% des patients bénéficient d’un traitement antituberculeux adéquat. Au Nigeria, la proportion est même inférieure à 10%. Or sans prise en charge de la tuberculose, les malades infectés par le VIH et le bacille de la tuberculose meurent en quelques mois |61|. »
La rougeole n’est pas en reste puisque qu’elle demeure une des principales causes de décès des enfants en Afrique (près de 500 000, soit plus de la moitié du total mondial |62|), majoritairement en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Pourtant un vaccin efficace et peu cher existe : la dose ne coûte que 0,25 dollar. Selon l’OMS, 200 millions de dollars suffiraient à le distribuer dans les pays du monde où la maladie frappe le plus |63|. Mais la volonté politique de mobiliser cette somme est absente. Pourtant, c’est le prix payé par les États-Unis tous les deux jours pour la guerre en Irak… Comment les populations africaines peuvent-elles s’en sortir alors que, par exemple, le Kenya consacre 0,50 euro par jour et par habitant au système de santé, contre 12 euros au remboursement de la dette |64| ?
La question se pose donc de savoir si la réponse apportée aujourd’hui aux problèmes de santé est à la hauteur. En effet, l’analyse actuelle est avant tout utilitariste ; elle oublie de questionner la responsabilité des politiques économiques dans la permanence ou la résurgence des maladies, et se limite à en évaluer les conséquences. Dans ce cadre inapproprié, améliorer la santé humaine est en premier lieu un moyen d’améliorer la santé économique ! La responsabilité des politiques d’ajustement structurel n’est jamais mise en cause : le constat d’un système de soins défaillant est systématiquement sorti de son contexte et sert même d’argument pour justifier un désengagement supplémentaire de l’État. A ce titre, le fait que la Banque mondiale soit aujourd’hui l’institution qui dessine les contours de la santé mondiale, profitant de ressources financières bien supérieures à celles de l’OMS, est très inquiétant. A cause de l’ajustement structurel, les systèmes de santé sont ainsi durement frappés par la ponction des budgets sociaux qui sont redirigés vers le remboursement de la dette. Concrètement, cela signifie la fermeture de structures de soins, le licenciement du personnel ou la réduction des salaires (telle qu’il devient impossible d’en vivre décemment), la dégradation des infrastructures, la réduction du préventif, la déliquescence des institutions sanitaires à tous les niveaux (qui compromet la propre formulation des politiques de santé par les États)…
Cette instrumentalisation de la santé au service de la rentabilité économique concerne d’ailleurs au premier chef l’OMS, dont la mission de politique d’aide publique a pris une tournure particulièrement inquiétante sous la présidence de Gro Harlem Brundtland. Elle s’est ouverte au secteur privé, à la Banque mondiale, au FMI et à l’OMC à la fin des années 1990, et ses politiques sont désormais régies par les règles de l’économie libérale. Le glissement de la santé comme un moyen au service de la production et non plus un droit est d’ailleurs très clairement exprimé dans les propos de Mme Brundtland en 2000 : « L’amélioration de la santé va augmenter de manière significative les forces du développement économique et de la réduction de la pauvreté |65| ». Un diplomate spécialiste des institutions des Nations unies, cité par Jean-Loup Motchane, confirme : « La posture de Mme Brundtland vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique s’explique par son adhésion aux valeurs de la mondialisation actuelle : elle a établi des rapports étroits avec l’OMC, et elle reprend à son compte le discours de la Banque mondiale, principal bailleur de fonds de l’OMS. D’autre part, en adoptant une autre attitude, la directrice générale s’opposerait aux Américains, dont l’influence est prépondérante. »
Le vol du passé et du savoir-faire Le problème de l’accès des populations à leur propre histoire est également un souci majeur. Aujourd’hui, le citoyen égyptien qui veut partir sur les traces de son passé doit se rendre au British Museum à Londres ou au Musée du Louvre à Paris. Le citoyen congolais qui veut contempler le patrimoine culturel congolais doit se rendre au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervueren en Belgique. Les collections d’arts dits premiers sont très prisées dans les ventes aux enchères alors que ces pièces vendues à prix d’or ont été arrachées au sol africain contre la volonté des populations locales. Que dirait la France si toute la peinture impressionniste était dans un musée à Nairobi ou à Tripoli ? Que dirait l’Espagne si les œuvres de Goya et Picasso étaient à Brazzaville ou à Antananarivo ? Le passé africain doit être rendu aux Africains.
Par ailleurs, l’artisanat africain, très apprécié des Européens et vendu à prix d’or dans des boutiques spécialisées, est acheté à des prix dérisoires par leurs centrales d’achat. Le savoir-faire africain est donc bradé à cause de la situation socio-économique du continent. En Afrique, la main d’œuvre n’a même pas de coût évalué et il arrive que l’artisan, selon l’urgence de la misère du jour, vende à perte pour avoir à manger le soir pour ses enfants. Il y a en Afrique, un prix du matin et un prix du soir… prix de vente à perte, pour avoir quelque chose, lorsque rien n’a été vendu de la journée.
Pillages, guerre, faim, maladies, détournements culturels, on le voit, l’Afrique est profondément mutilée. Et chacun de ces fléaux a un rapport direct avec l’état de santé économique du continent noir, dont les défenses naturelles ont été annihilées sous les coups de boutoir d’une dette illégitime. Les responsabilités écrasantes du FMI, de la Banque mondiale et des multinationales occidentales dans l’extrême fragilité de l’Afrique et la destruction aveugle de tous ses systèmes de protection sont avérées. Les grandes puissances sont parvenues à placer au pouvoir en Afrique des alliés sûrs et corrompus qui perpétuent ce système immoral et maintiennent les fondements du monde actuel dans la barbarie la plus extrême. Il est de plus en plus urgent de le détricoter.
notes articles:
|1| « Black ivory » chez les Anglais.
|7| Rapport final du Groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres formes de richesse de la République démocratique du Congo, transmis au Conseil de sécurité de l’ONU le 16 octobre 2002, S/2002/1146, www.kongo-kinshasa.de/dokumente/uno/S2002-1146-fr.pdf
|9| Arthur Andersen, l’un des plus prestigieux cabinets d’audit, va sombrer à la fin 2001, reconnu coupable de malversations comptables dans le scandale de la multinationale Enron. Ses cabinets nationaux seront absorbés par des groupes concurrents.
|15| Le Floch-Prigent Loïk, Affaire Elf, affaire d’État, Entretiens avec Eric Decouty, Folio documents, 2001.
|16| Global Witness, Time for Transparency. Coming clean on oil, mining and gas revenues, mars 2004, www.globalwitness.org/reports/
|17| Human Rights Watch, Some Transparency, No Accountability : The Use of Oil Revenue in Angola and Its Impact on Human Rights, janvier 2004, www.hrw.org/reports/2004/angola0104/ Voir aussi Le Monde, 16 janvier 2004.
|19| Le reste devrait aller sur un compte bloqué « pour les générations futures ».
|20| Jeune Afrique/L’Intelligent, 19 décembre 2004.
|21| Observatoire de la Gestion des Revenus Pétroliers (OGRP) du Groupe de Recherches Alternatives et de Monitoring du projet Pétrole Tchad-Cameroun (GRAMPTC), Lettre de Transparence, août 2004, www.gramptc.org/Activites/bulletin%20000.pdf
|24| Urbain Moyombaye, habitant de Miandoum et bénévole au sein du Groupe de recherche et de monitoring du projet pétrole Tchad Cameroun – Gramp/TC, cité par l’Observatoire de la Gestion des Revenus Pétroliers (OGRP) du Groupe de Recherches Alternatives et de Monitoring du projet Pétrole Tchad-Cameroun (GRAMPTC), op. cit.
|25| Jeune Afrique/L’Intelligent, 31 octobre 2004.
|26| Citée par Jeune Afrique/L’Intelligent, 16 mars 2003. Voir www.globalwitness.org/reports/
|39| FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2004, www.fao.org/newsroom/fr/focus/2004/51786/index.html
|40| FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2004, op. cit.
|41| FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2003-2004, www.fao.org/docrep/006/y5160f/y5160f15.htm
|42| FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2003-2004, op.cit.
|43| FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2003-2004, op.cit.
|44| Disponible sur www.unaids.org/bangkok2004/GAR2004_html_fr/GAR2004_00_fr.htm. Les citations de cette partie sont extraites de ce rapport ou de : ONUSIDA, L’épidémie de SIDA en Afrique subsaharienne, www.vih.org/combat/Documents/Afrique.pdf
|45| Créé en 1996, l’ONUSIDA fédère l’action contre le sida de huit agences des Nations Unies. Les six premiers co-parrains étaient le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), l’UNICEF (Fonds des Nations unies pour l’enfance), le FNUAP (Fonds des Nations unies pour la population), l’OMS (Organisation mondiale de la santé), l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) et la Banque mondiale. En 1999, ce groupe est rejoint par le PNUCID (Programme commun des Nations unies pour le contrôle international des drogues) et en 2001 par l’OIT (Organisation internationale du travail).
|46| Jeune Afrique/L’Intelligent, 30 novembre 2003.
|54| Faire reculer le paludisme (partenariat mondial établi en 1998 par l’OMS, le PNUD, l’Unicef et la Banque mondiale), Qu’est-ce que le paludisme ?, www.rbm.who.int/cmc_upload/0/000/015/372/RBMInfosheet_1fr.htm
|55| Faire reculer le paludisme, Le paludisme en Afrique, www.rbm.who.int/cmc_upload/0/000/015/370/RBMInfosheet_3fr.htm
|56| Faire reculer le paludisme, Aspects économiques du paludisme, www.rbm.who.int/cmc_upload/0/000/015/363/RBMInfosheet_10fr.htm
|57| Faire reculer le paludisme, Le paludisme en Afrique.
|58| Médecins sans frontières, www.msf.fr/site/site.nsf/pages/2millions
|64| Jeune Afrique/L’Intelligent, 28 novembre 2004.
|65| Brundtland, Why invest in health ?, discours lors de la troisième Conférence internationale sur les priorités en matière de soins de santé, 23 novembre 2000, Amsterdam. Cité par Motchane Jean-Loup, « Quand l’OMS épouse la cause des firmes pharmaceutiques », Le Monde diplomatique, juillet 2002.
Sous couvert de grands principes, l’ingérence humanitaire et la guerre contre le terrorisme, sous couvert de sigles abscons, à coups d’Africom au Maghreb, de «Recamp» (1) dans l’Afrique francophone ou d’Eufor dans le centre du continent(2), le quadrillage occidental de l’Afrique se fait en douceur, face aux bouleversements géostratégiques induits par l’émergence de la Chine dans l’ancienne chasse gardée coloniale de l’Occident et la féroce bataille qui s’y déroule pour la maîtrise des réserves stratégiques sur le flanc méridional de l’Europe.
Sur fond d’exacerbation de la controverse publique sur les bienfaits et les méfaits de la colonisation, son «rôle positif » et ses séquelles, les «test ADN» et les «charters de la honte» en France, l’«immigration choisie» en Europe, la percée chinoise s’est produite d’une manière pacifique propulsée par le déficit américain, un consistant matelas financier constitué de plusieurs milliards de dollars de bons de trésor américains sur un continent que n’obère aucun passif colonial de la Chine.
Par son impact psychologique et ses conséquences à long terme, elle est comparable à la conquête arabe de la rive méridionale de la Méditerranée qui a brisé le monopole de la navigation et du commerce dans l’ancien «Mare Notrum» et l’Atlantique sud, déclenchant en retour les Croisades et la colonisation du continent africain en vue de rétablir le statut quo ante. I
I. Le grand jeu occidental en Afrique face la Chine
Au prétexte de la «guerre contre le terrorisme», les Etats-Unis s’emploient à mettre sur pied spécialement pour le continent noir un corps d’armée qui prendra le nom de «VIII me corps d’armée» américain afin d’achever le maillage militaire de la planète par une présence physique opérationnelle sur l’ensemble des continents. L’AFRICOM dont la création a été décidée en 2007 aura compétence sur les 50 Etats membres de l’Union Africaine, à l’exception de l’Egypte.
Sa mission officielle est de «développer la coopération militaire avec les pays africains, d’apporter un soutien à des missions non militaires et de mener des opérations militaires sur le continent africain si elles sont décidées par le gouvernement américain».L’offensive diplomatique américaine en direction de l’Afrique s’est déployée crescendo depuis deux ans, parallèlement à la pénétration chinoise, avec l’implication croissante des grands pontes de l’administration néo-conservatrice. Le ballet diplomatique américain a été inauguré par le Général William Cape Ward (novembre 2007 à Addis-Ababa), commandant en chef de ce corps d’armée, suivi de John Negroponte, l’ancien proconsul américain en Irak et responsable en chef du renseignement américain, puis de Robert Gates, le nouveau secrétaire à la Défense, enfin de George Bush.
Point culminant de cette offensive, la tournée du président américain sur le continent noir à la mi-février 2008, à moins d’un an à la fin de son mandat présidentiel, ne semble pas avoir réduit la résistance africaine à son projet. Quatre pays sollicités – Le Ghana, la Zambie, le Nigeria et l’Algérie- y ont même opposé une fin de non recevoir à sa proposition.Dns ce contexte, sauf revirement de dernière minute, le choix se porterait finalement sur le Maroc très désireux d’abriter le siège du nouveau commandement de l’armée américaine pour l’Afrique, un moyen pour le Royaume chérifien de pérenniser sa souveraineté sur le Sahara occidental face aux revendications indépendantistes de la République Arabe Saharouie Démocratique (RASD) soutenue par Alger.Le choix du Maroc de servir de pivot à la nouvelle force d’intervention américaine en Afrique, s’il était confirmé, se situerait dans le prolongement de la coopération stratégique des Etats-Unis avec les pétromonarchies du Golfe. Il viendrait en complément de la présence au Qatar, sur le golfe arabo-persique, du QG du Centcom, le commandement central américain qui ouvre une zone allant du Maroc à l’Afghanistan, et de la base navale de Manama (Bahrein), QG de la V me flotte américaine pour le golfe arabo-persique/Océan indien.
Dans le droit fil de cette coopération, le Royaume chérifien s’est toujours situé en pointe du combat pour la défense des intérêts occidentaux sur le continent africain, un combat qu’il confond avec la survie du régime monarchique. Membre du «Safary club» au paroxysme de la guerre froide soviéto-américaine (1948-1989), le Maroc a assuré la protection et la survie des régimes pro-occidentaux africains, notamment le Zaïre de Mobutu et le Togo de Eyadema au sein d’une alliance secrète conclue avec les encouragements des Etats-Unis, entre l’Arabie saoudite, qui en était le financier, la France, son stratège, et le Maroc, son exécutant.Ce rôle souterrain a d’ailleurs été illustré tant par les complicités françaises dans la disparition de Mehdi Ben Barka, chef de l’opposition marocaine, que par le rôle dépotoir assumé par le Maroc pour les tyrans déchus et décrétés ipso facto indésirables par leur ancien protecteur malgré leur état de service patenté, comme ce fut le cas avec l’asile accordé au Président zaïrois Mobutu, répudié par la France dont il a pourtant été un zélé serviteur pendant près de trente ans.
Dans le cas d’espèce, le choix du Maroc se serait porté par défaut, après le refus de l’Algérie et du Nigeria, deux acteurs majeurs du continent d’accueillir le QG de l’Africom. Soucieux de diversifier leurs alliances, les Etats-Unis s’étaient d’abord tournés vers ces deux puissances émergentes d’Afrique, bien que la première soit en butte à des actions de type terroriste et le second à des troubles claniques.Selon des informations de presse non encore confirmées officiellement, le QG de l’Africom devrait être édifié à l’extrême sud du Maroc dans la région de Tan Tan, à la limite des frontières du Sahara Occidental, à proximité de la bourgade de Ras Dari, choisie pour abriter ce projet. Du fait de sa proximité des côtes atlantiques marocaines, le site offre des facilités pour l’US Navy. Outre la base de Tan Tan, les Etats-Unis disposent au Maroc de la base aérienne de Ben Jarir, à une soixantaine de kilomètres de Marrakech ainsi que du site-relais de VOA (Voice of America) à Tanger. Le Maroc aurait donné son accord à l’installation du QG de l’Africom en contrepartie de substantiels avantages financiers.
Cet arrangement dans ses volets militaires et financiers expliquerait les déboires de la France dans la vente du «Rafale» que Jaques Chirac puis Nicolas Sarkozy ont vainement tenté de vendre au Royaume. Des déboires amplifiés d’ailleurs par les dysfonctionnements des institutions françaises qui ont fait preuve dans cette transaction stratégique portant sur l’avenir du nouvel avion de combat de supériorité aérienne, d’un amateurisme déconcertant, se lançant dans cette aventure sans concertation, d’une manière concurrente, l’Elysée voulant placer à tout prix l’appareil en guise de produit d’appel pour les pétromonarchies arabes et le constructeur Dassault, en comptable méticuleux de sa trésorerie, plutôt préoccupé de conserver la maîtrise de la détermination des prix.
Survivance d’une tradition coloniale, l’Africom était auparavant rattaché au commandement européen à Stuttgart auprès de l’USEUCOM (United States European Command). Selon le département d’Etat, la région du Sahel, notamment le Mali et la Mauritanie, constituerait un abri potentiel pour les activistes islamistes. Auparavant, les Etats-Unis surveillaient l’Afrique à travers trois commandements: Central Command (CENTCOM) dont la zone de responsabilité s’étendait sur 27 pays dont sept sont africains, le commandement européen (EUCOM), sa zone couvrant 91 Etats dont 42 sont africains, le commandement pacifique enfin (PACOM) qui a autorité sur une zone couvrant Madagascar et les îles en périphérie de l’est du continent africain.
Si le souci proclamé des Etats-Unis est de mener une guerre planétaire contre le terrorisme, la création d’un commandement spécifique pour l’Afrique marque aussi d’une manière sous-jacente l’implication plus marquée de l’Amérique dans la compétition que se livrent les grandes puissances pour la conquête des marchés africains particulièrement le pétrole qui fournit 30 pour cent de la consommation mondiale.Dans l’attente du déploiement de l’Africom, l’administration américaine avait aménagé en 2006-2007 dans le Golfe de Guinée une base flottante, constituée de navires à très grande vitesse (swift ship) servis par un équipage de 300-400 marins pour la surveillance côtière le long des pays riverains: Angola, Cameroun, Gabon, Ghana, Guinée équatoriale, Liberia, Sao-Tome et Principe, Sénégal et Nigeria.
Le dispositif américain en Afrique est complété en Afrique orientale par la co-location de la base française de Djibouti «Le camp Lemonier», ainsi que de la base aéro-navale de Diego-garcia dans l’Océan indien, et par le nouveau rôle de gendarme confié à l’Ethiopie dans sa répression des mouvements islamistes dans la zone, notamment en Somalie.
Le positionnement américain à Djibouti a notamment pour mission de détecter les groupes terroristes en liaison avec ceux du Moyen-Orient. Le gouvernement américain soupçonne, en effet, l’organisation Al-Qaïda de s’être implantée en Afrique de l’est, en particulier en Somalie qui aurait abrité, selon Washington, le comorien Fazul Abdullah Mohammed et le kenyan Saleh Ali Saleh Nabhan, impliqués dans les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 au cours desquels deux cent vingt quatre personnes avaient été tuées.Ces suspicions fondées ou non expliquent le coup de force éthiopien soutenu par les Américains contre la Somalie en 2007 ayant débouché sur l’éviction du pouvoir du régime des «Tribunaux islamiques » à Mogadiscio.
Le positionnement américain à Djibouti, face au Golfe, permet en outre le contrôle stratégique de la route maritime qu’emprunte un quart de la production pétrolière mondiale. La base de Djibouti permet ainsi aux Etats-Unis et à la France de dominer l’extrémité orientale de la vaste bande pétrolière traversant l’Afrique considérée désormais comme vitale pour leurs intérêts stratégiques, une bande allant de l’oléoduc Higleg-Port Soudan (1600 km) dans le sud-est à l’oléoduc Tchad-Cameroun (100 km) et au Golfe de Guinée dans l’Ouest. Un poste d’opération américain en Ouganda donne aux Etats-Unis la possibilité de contrôler le sud-Soudan où se trouve le gros des réserves soudanaises de brut.
II. Face à la Chine, l’humanisme sélectif des pays occidentaux au Darfour
L’Amérique importe 15 pour cent du pétrole africain pour sa consommation domestique. Mais la concurrence est rude avec la Chine: L’Angola est d’ores et déjà le principal fournisseur de pétrole à la Chine devant l’Arabie saoudite, avec 456.000 barils/jour, alors que le Soudan et le Nigeria, deux bêtes noires des pays occidentaux sur le continent, ont octroyé d’importantes concessions pétrolières à la Chine, et que des informations persistantes, sur fond de rumeurs de presse sur une probable déstabilisation du président Joseph Kabila, font état d’un troc imminent entre la Chine et la République du Congo prévoyant la livraison de trois mille tonnes de cuivre en contrepartie de la construction de 3000 kilomètres de routes et d’infrastructures annexes (hôpitaux, établissements scolaires, électrification de villages etc.).
Signe de la défiance que suscite la politique occidentale en général et la politique américaine en particulier, l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo (1976-1979/1999-20O7), s’exprimant en sa qualité de président du pays le plus peuplé d’Afrique (130 millions d’habitants) et premier producteur africain de pétrole, n’avait pas hésité à enfreindre les usages diplomatiques pour souhaiter à son homologue chinois dans son allocation de bienvenue que «la Chine dirige le Monde».Selon les prévisions des stratèges occidentaux, l’Afrique subsaharienne risque de supplanter le Moyen-orient en tant que principal fournisseur énergétique des Etats-Unis. L’Afrique occidentale dispose de près de soixante milliards de barils de réserves pétrolières avérées. Son pétrole à faible teneur en soufre, est un brut doux, fort apprécié par les pétroliers américains.
De nouveaux gisements sont signalés au Cameroun, au Gabon, en Guinée équatoriale et en Mauritanie, qui deviendra un pays exportateur vers la fin de la décennie.
Parallèlement à ses découvertes, les Etats-Unis ont multiplié les initiatives diplomatiques et militaires en vue de sceller les pays africains à la stratégie globale américaine. Des points d’intervention favorisant le déploiement rapide des forces américaines ont été aménagés dans la zone sahélienne sénégalo-malienne, ainsi qu’en Namibie à la frontière avec l’Angola.Des opérations conjointes avec les pays du Sahel ont été lancées en 2003-2004 contre le groupe Salafiste pour la prédication et le combat (GPS) dans le cadre du «programme de contre-terrorisme en Afrique». Les attaques contre les touristes français en Mauritanie en décembre 2007, entraînant l’annulation du rallye automobile Paris-Dakar et son transfert vers l’Amérique latine, de même que l’attentat contre l’ambassade israélienne à Nouakchott témoignent des réticences locales et régionales au déploiement américain en Afrique.
Dans ce grand jeu des puissances, l’Afrique émerge comme champ de bataille stratégique, dont la Chine en a fait sa ligne de front dans sa recherche d’une plus grande influence mondiale, triplant son commerce avec le continent, verrouillant ses ressources énergétiques, et, fait plus grave pour l’avenir, assurant l’éducation des futures élites africaines dans les universités chinoises.C’est dans ce contexte qu’il importe d’appréhender le conflit du Darfour. Les appels incessants à des interventions humanitaires au Soudan, principalement de la France, sont destinés en premier lieu à contrecarrer l’influence grandissante de la Chine qui a réussi le contournement de l’Europe par l’Afrique à qui elle inflige de surcroît une rude et traumatisante concurrence dans son ancienne chasse gardée.
Le nouvel humanitarisme sélectif des anciennes puissances coloniales, qui fustigent le Soudan mais couvrent de mansuétude d’aussi redoutables autocrates que le tchadien Idriss Déby, son prédécesseur Hissène Habre ou encore le libyen Mouammar al-Kadhafi, parait sans consistance face au poids d’une Chine, sans passif colonial avec l’Afrique, dispensant de surcroît un important flot de liquidités, sans contrepartie politique.
La mise en place de l’Eufor, le corps expéditionnaire européen chargé de s’interposer entre les belligérants aux confins soudano-tchadiens répond autant à des considérations humanitaires qu’au souci des Occidentaux de créer un glacis stratégique au centre de l’Afrique, à proximité de la plateforme opérationnelle de la Chine dans la zone, un cordon sanitaire identique à celui que les pays occidentaux veulent établir autour de l’Iran, l’autre grand fournisseur d’énergie de la Chine.
Le dérapage à l’automne 2007 de la ténébreuse opération prétendument humanitaire de l’affaire de l’«Arche de Zoe» sur l’exfiltration de faux orphelins prétendument du Darfour participe de cette pression à forte charge émotive, à fort dividende médiatique pour un interventionnisme plus marqué des pays occidentaux au Soudan par le biais du Darfour.
Le redéploiement militaire français en Afrique annoncé depuis l’Afrique du sud, le 28 février, par le président Nicolas Sarkozy, loin d’opérer un bouleversement stratégique dans les relations franco-africaines, participe de ce même souci de discrétion efficace. Le Recamp (renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) est une opération à double détente visant à associer des pays tiers (Afrique, Europe, ONU) aux opérations militaires françaises en Afrique dans le but de partager les coûts et de diluer les responsabilités, tut en conservant la maîtrise des opérations. Un chef d’œuvre de ravalement cosmétique d’un repositionnement militaire identique au dispositif américain dans le Golfe (Arabie saoudite, Bahrein, Qatar, Koweit et Irak), face à l’Iran.
Toute conscience se pose en s’opposant. L’Occident a constamment forgé des concepts pour assurer sa domination sur le reste du Monde. Il en a été de la théorie du «Res Nullus» et du «Fardeau de l’Homme blanc» justifiant les conquêtes coloniales. Constamment besoin d’un ennemi extérieur pour cimenter sa cohésion et perpétuer sa suprématie.Depuis la fin de la II me Guerre mondiale (1939-1945), toute une littérature belliqueuse a développé les thèmes sur le péril rouge (contre le communisme), avant de se rabattre après l’implosion de l’Empire soviétique (1989) sur le péril vert (l’Islam), et, dans le domaine de la stigmatisation, «le juif bolchévique» a cédé la place au «nazislamisme». Notons que le «péril vert» est un jalon intermédiaire préludant à la naissance du «péril jaune» (Chine, Inde, Japon) qui sera d’actualité lorsque ses trois pays majeurs d’Asie auront parachevé leur phase de montée en puissance, vers l’an 2025.
A cette date, l’Occident aura perdu le monopole de la puissance et partant son rôle prescripteur. Il devra, par la force des choses, composer. Dur métier pour celui qui a constamment imposé, dur apprentissage de la diversité. Composer avec les autres composantes de la planète. Cette échéance explique sa frénésie d’acquisition de gages territoriaux et énergétiques (Irak, Afghanistan, Darfour, Balkan) en vue d’aborder la prochaine étape en position de force dans une «stratégie de transformation du réel», qui se réduit en une quête désespérée visant à enrayer un déclin prévisible par le maintien de «Droits acquis» aux faîtes de la puissance.
Quant à la France, qui abrite l’un des plus importants patrimoines immobiliers des dirigeants africains –pas moins de 47 résidences somptueuses rien que pour Omar Bongo (Gabon) et son beau-père Denis Sassou Nguesso (Congo)- elle est conduite, sous l’effet de cette compétition, à un partenariat contraignant avec les Etats-Unis. Contrainte à une coopération militaire avec l’Amérique, en raison de son infléchissement atlantiste, elle est contrainte aussi de subir de plein fouet la concurrence américaine dans son «pré-carré». Une transaction mutuellement féconde…mais au bénéfice exclusif des Américains.
En somme, et, pour reprendre le jargon politique à la mode, une offre « win, win » gagnant, gagnant pour les Américains, et pour eux seuls, sur les deux tableaux, avec en contrepartie pour la France, l’illusion de participer au «grand jeu mondial» sur le seul continent où elle dispose encore d’une certaine influence.
Lointaines réminiscences de ses déboires coloniaux, l’activisme de la France au Soudan au-delà du débauchage de la Libye pour en faire un substitut à l’Algérie dans la fourniture du gaz et un marché sécurisé pour ses exportations militaires et ses centrales nucléaires, pourrait, d’une manière sous-jacente, répondre à son souci de purger son «complexe de Fachoda» (3), le désastre militaire et diplomatique français subi dans ce pays contre les Anglais au XIX me siècle durant la phase de conquête coloniale écartant durablement la France des eaux du Nil.
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Notes
1-Recamp (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix): Ce concept recouvre le nouveau dispositif français en Afrique mis en place progressivement depuis l’été 2007. Il consiste à associer des pays européens et africains et éventuellement les organisations internationales aux opérations de maintien de la paix dans le double but de partager les coûts et donc de réduire les frais pour la France et de diluer les responsabilités évitant le sempiternel tête à tête France-Afrique. Quatre pôles correspondent à quatre «sous-régions» et dessinent ce que pourrait être la future carte des implantations françaises. Il s’agit de Dakar (Sénégal), Libreville (Gabon), Djibouti et La Réunion. Dans chacun de ses pôles, la France a créé un petit état-major et prépositionné du matériel. Ils participent à l’entraînement des armées des pays de la région et sont censés accueillir des officiers européens.
2- EUFOR TCHAD/RCA: est une opération militaire de transition chargée notamment de la protection de la population en proie à la guerre civile dans l’Est du Tchad et dans le Nord-Est de la République centrafricaine. Sa mise en place a été décidée par l’Union Européenne le 28 janvier 2008, dans le cadre de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), en vue de faire face à la crise du Darfour dans la zone frontalière soudano-tchadienne. Forte de trois membres, dont le contingent français en constitue l’ossature (1.700 membres), l’Eufor Tchad est commandée par le général de Corps d’armée Patrick Nash
3-La crise de Fachoda: Dans l’imaginaire collectif français, l’épreuve de force qui opposa Paris et Londres, en 1898, demeure comme le plus important revers militaire et diplomatique, une profonde humiliation infligée par le Royaume uni à la France sur le continent africain. Ce sérieux incident diplomatique au retentissement considérable en pleine phase d’expansion coloniale entraîna la fin des ambitions françaises sur l’Egypte et la zone nilotique (Egypte, Soudan, Ouganda), alors qu’elle avait été le maître d’oeuvre du percement du Canal de Suez. Le site de Fachoda (ou Kodok) est situé à 650 km au sud de la capitale soudanaise Khartoum.
René Naba : Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants : -« Liban: chroniques d’un pays en sursis » (Éditions du Cygne); « Aux origines de la tragédie arabe”- Editions Bachari 2006.; “Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002. « Rafic Hariri, un homme d’affaires, premier ministre » (Harmattan 2000); « Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen » (Harmattan 1998).
Le ministre sahraoui des Affaires étrangères estime que les manœuvres politiques et militaires entreprises par le Maroc révèlent l’existence d’un complot visant la déstabilisation de toute la région du Maghreb.
Mohamed Salem Ould Essalek a fait ces déclarations lors d’une conférence de presse qu’il a animée, hier, au siège de l’ambassade de la République sahraouie, à Alger. Il a saisi l’opportunité de la tenue, aujourd’hui, à Manhasset aux Etats-Unis, du 4e round des négociations entre le front Polisario et le Maroc en vue d’un règlement du conflit qui les opposent depuis 1975, et pour s’exprimer aussi sur la situation des droits de l’Homme dans les territoires occupés.
« Le 4e round se tient au moment où une grande quantité d’armes a été vendue au Maroc qui mène des manœuvres militaires au sud du Sahara et rassemble ses troupes tout au long du mur », a déclaré le MAE qui pense que « ce sont là des signes d’une guerre pour laquelle le Maroc se prépare ». Il estime, dans ce même ordre d’idées, que « le Maroc entrave ainsi les possibilités d’une solution pacifique devant être prise dans le cadre de la légalité internationale ».
Le ministre sahraoui rappelle la responsabilité « politique et juridique » de l’Espagne dans la question sahraouie pour souligner que « la livraison par Madrid d’une quantité d’armes à Rabat est grave et lourde de conséquences ». Il fait part, dans ce cadre, de l’acquisition par Rabat, entre autres, de 1.200 véhicules blindés de type léger pour le transport des troupes et des appareils de lancement de bombes à fragmentation.
« Ce qui révèle l’existence d’un complot, non seulement contre le peuple sahraoui mais pour déstabiliser toute la région », affirme-t-il. Il estime que « tant que le Maroc ne respecte pas les frontières de ses voisins, de tous ses voisins, nous ne croyons pas à cette stabilité ». Il reste, cependant, optimiste en espérant que « le 2e mandat de Zapatero inaugure une nouvelle ère où l’Espagne reprendra la position qu’elle a défendue jusqu’en 2003 auprès des Nations unies à savoir : la nécessité d’un référendum pour une solution mutuellement acceptable ».
Au sujet du Maroc qui accuse l’Algérie de torpiller les négociations, le ministre sahraoui répond « ce n’est pas nouveau, le Maroc utilise le Sahara Occidental pour ses ambitions expansionnistes, vis-à-vis, de tous ses voisins ». Il tient à signaler que les négociations que le front Polisario mène avec le Maroc depuis 11 mois « ont été entravées par le fait que le Maroc a exigé, au préalable, que lui soit reconnue la souveraineté sur les territoires sahraouis, au titre de ce qu’il appelle l’autonomie ». Une condition qui, dit le ministre « est rejetée aujourd’hui et demain ».
Alors pourquoi des négociations quand les trois premiers rounds ont échoué ? lui demandons-nous. « L’ONU nous a demandé de les reprendre, nous nous devons de faire preuve de bonne volonté et nous sommes pour la paix », dit-il. Le ministre sait, cependant pertinemment, que les choses ne sont pas aussi simples quand il parle de « complicités de certains pays, de complot contre la région et de la politique de deux poids deux mesures ».
« C’EST LA FRANCE QUI ENCOURAGE LA GUERRE »
Ould Essalek ira au bout de ses idées en précisant « qu’il y a au moins une capitale -Paris- qui ne veut pas de stabilité dans la région, c’est la France qui encourage la guerre et a armé le Maroc depuis longtemps, l’Espagne a un héritage au Sahara Occidental et les Etats-Unis ont eu, jusqu’à il y a trois ans, une position quelque peu équilibrée en appuyant le plan Baker ». Ceci pour qu’il note « qu’il n’y a pas que l’Algérie qui soutient le front Polisario mais le Maroc est aussi soutenu par des pays puissants ». Que devient la troisième voie ? « L’autonomie comme une option de solution dans le plan de règlement, si nous l’avons acceptée c’est parce que nous tenons toujours à choisir la paix, nous nous sommes dit qui peut le plus, peut le moins », estime Ould Essalek qui retrace avec amertume la gravité de la situation des droits de l’Homme dans les territoires occupés.
« Nous sommes très préoccupés par la situation des droits de l’Homme dans les territoires occupés notamment pour ce qui concerne la santé de plus de 60 détenus sahraouis dans les prisons marocaines qui sont depuis plus de quatre semaines en grève de la faim », avait-il affirmé tout au début de son intervention. Il dénoncera « la campagne de répression et de terreur menée depuis 1975 par le Maroc contre le peuple sahraoui en contradiction avec tous les accords et traités internationaux ».
Le ministre indique qu’en parallèle, le royaume marocain vit « depuis 2005 une intifadha pacifique pour dénoncer le reniement du système marocain des engagements qu’il a pris par rapport à la question sahraouie à savoir son acceptation du plan de règlement et les accords de Houston conclus en 1997 ». Deux éléments qui confirment la solution retenue pour le règlement du conflit qui est, rappelle-t-il « la tenue d’un référendum pour permettre au peuple sahraoui d’opter ou pour l’indépendance ou pour l’intégration au Maroc ».
Le MAE fera état d’une sauvage répression de cette intifadha par les forces de sécurité marocaines, de multiples assassinats, de tortures, de viols, de disparitions forcées, de violation de tous les droits humains et autres refus d’entrée dans les territoires occupés aux journalistes étrangers et ONG internationales.
« Nous en appelons aux Nations unies, notamment la commission onusienne des droits de l’Homme à Genève, la communauté internationale dans son ensemble, pour une intervention urgente auprès des autorités marocaines pour libérer les prisonniers sahraouis et s’enquérir du sort des disparus », dit le MAE.
Il rendra hommage à la société civile espagnole qui défend fortement la cause sahraouie.
L’université de Madrid organise, selon lui, la semaine prochaine « une chaîne humaine de 1.000 personnes qui se dressera devant le mur pour dénoncer la dégradation des droits de l’Homme au Sahara Occidental : c’est très significatif ».
Message a notre Sheikh et bien-aimé émir Oussama Ben Laden, que Dieu le garde et veille sur lui.
Notre Sheikh et bien aimé émir, Dieu seul sait combien est grande la ferveur à votre égard et combien nous souffrons de la distance qui nous sépare.
Par Dieu, si seulement les oiseaux pouvaient nous porter vers vous !
(…)
Nous vous rassurons sur l’état de vos hommes et soldats au front en Algérie, leur situation va en s’améliorant. Ils profitent de la joie de vivre à l’ombre des épées, fidèles au serment, endurants sur la voie de la guerre sainte malgré le complot du monde contre eux et malgré l’alliance des croisés.
(…)
Reçois cette bonne nouvelle, nous rendons la pareille à nos ennemis. Nous nous battons contre eux et les épuisons selon un plan étudié. Nous demandons à Dieu de nous aider.
(…)
Vous avez sans doute entendu parler de l’échec du plan de réconciliation trompeuse sur lequel avaient misé Bouteflika et ses généraux.
(…)
Annonçant chaque mois la mort de dizaines de combattants, ils taisent le nombre de leurs pertes.
(…)
Quant à l’alliance du mal, dirigée militairement par l’Amérique, suivie par la France, et derrière l’Otan, l’annonce de notre ralliement et de notre allégeance à vos forces a été comme une arrête dans leur gorge et un poids dans leur poitrine. Ils ont commencé par mobiliser les pays du Sahara par les approvisionner en argent, par les soutenir logistiquement et par les entraîner pour nous combattre.
(…)
Voilà que la France, sortie hier par la porte, rentre aujourd’hui par la fenêtre. Voilé que l’Amérique entre par la porte pour participer au pillage des richesses et nous contrôler, aidée par la France et avec la connivence du voleur local, Bouteflika, et de son parti. Gare à vous, fils de la France et alliés des croisés qui occupent notre terre, vous, qui avez vendu le sang d’un million et demi de martyr ! Nous tendons notre mains à tout musulman honnête que la cause de l’Islam en Algérie intéresse afin qu’il partage avec nous l’honneur de défendre la religion et la terre. Par Dieu ! Aujourd’hui, il n’y a pas de différence entre un collaborateur et un autre. Quelle différence y a t il entre Al-Maliki en Irak, Karzaï en Afghanistan, Abou Mazen en Palestine et Bouteflika en Algérie ?
La question de la révision constitutionnelle et du troisième mandat ne laisse personne indifférent en Algérie. Comme le montre la pétition qui circule et qui a recueilli des centaines de signatures.
Nous avons demandé à Lahouari Addi de nous donner son point de vue sur cette question qui domine le débat politique algérien. Dans ses réponses à nos questions, Lahouari Addi développe une proposition de sortie de crise dont le moins qu’on puisse dire, est qu’elle suscite des questionnements.
Mais qui est cet intellectuel dont les prises de position ne laissent pas indifférent ?
Lahouari Addi est de ces universitaires qui font notre fierté, autant par son attachement à l’Algérie que par le rayonnement scientifique de ses travaux dans la communauté universitaire internationale. Sociologue formé à Oran, de l’école primaire à l’université, il dit lui-même qu’il appartient à la génération à qui l’indépendance a donné la possibilité de se former et d’acquérir un statut d’universitaire. Il a bénéficié d’un détachement à Paris (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) en 1983 qui lui a permis de soutenir une thèse d’Etat publiée à Alger, (ENAL, 1990) sous le titre « L’impasse du populisme », analysant les contradictions de la construction étatique en Algérie de 1962 à 1988.
Après avoir enseigné pendant 18 ans à l’Université d’Oran, il a dû quitter en 1994 sa ville natale pour des raisons de sécurité. Depuis, il est à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon où il enseigne l’anthropologie et la sociologie du monde arabe ainsi qu’un cours de sociologie des relations internationales. Il y dirige, par ailleurs, plusieurs thèses sur des thèmes relevant de sa spécialité. Il collabore par des contributions régulières, et remarquées, au Quotidien d’Oran et au Monde diplomatique. Il a publié plusieurs ouvrages, dont « L’Algérie et la démocratie », (1995) « Les mutations de la société algérienne », (1999) « Sociologie et anthropologie chez Pierre Bourdieu » 2002). Il nous a confié qu’il est sur le point d’achever la rédaction d’un livre sur deux anthropologues du Maghreb, Clifford Geertz et Ernest Gellner.
Lahouari Addi a écrit une cinquante d’articles dans des revues scientifiques en Europe et aux Etats-Unis. Il est souvent invité par des universités américaines (Princeton University, University of Utah, Salt Lake City, UCLA, Los Angeles…). Il a été l’un des rares universitaires arabes à avoir été membre du prestigieux Institute for Advanced Study à Princeton où il a séjourné pendant une année en 2002-2003.
Tahia bladi: Que vous inspire la question du troisième mandat pour A. Bouteflika ?
Addi Lahouari: Il y a de quoi être choqué. Dans un pays où le mécontentement social est à son paroxysme, les grèves sont quotidiennes, le pouvoir d’achat des salariés est l’un des plus bas au monde, le président cherche à modifier la constitution comme dans une république bananière pour se représenter. En sondant la population, vous constaterez qu’il n’y a jamais eu un président algérien aussi impopulaire dans tout le pays, y compris à l’Ouest d’où il est originaire. Cela veut dire que le personnel qui décide ignore totalement les préoccupations de la population dans les processus de désignation des responsables du pays. C’est de l’irresponsabilité et c’est exposer le pays à la crise chronique. Le régime continue d’ignorer la population qui répond par l’apathie générale et les émeutes localisées.
TB: Qui décide d’une telle question au sommet ? Le président a-t-il une autorité ou n’est-il qu’un paravent?
A.L: Selon les indices qui transparaissent dans la vie politique quotidienne rapportée par la presse, le président n’a aucune autorité et il fait seulement de la figuration. Il est possible cependant qu’un clan de généraux le soutienne contre un autre clan. De très graves affaires de corruption comme l’affaire Khalifa, BRC et autres ont défrayé la chronique et où des généraux sont impliqués. Dans ce cas là, des clans se forment pour défendre les amis et les alliés. Le fait que ces affaires très graves et préjudiciables à l’économie nationale et aux institutions de l’Etat n’ont pas été suivies par l’arrestation des officiers impliqués dans les réseaux de corruption indique clairement que le président n’a aucune autorité ni sur l’armée ni sur le gouvernement. Je prendrais deux exemples. Le premier est relatif aux insultes proférées par un ministre à l’encontre d’un Chef d’Etat étranger que l’Algérie s’apprêtait à recevoir officiellement. Dans n’importe quel autre pays, le ministre en question aurait été relevé de ses fonctions. En Algérie, il ne l’a pas été parce que le président n’a aucune autorité sur la majorité des ministres qui lui ont été imposés, à l’exception de Belkhadem, Zerhouni et Ould Abbes. Le deuxième exemple est la longévité du général Tewfik Médiène aux fonctions de responsable du DRS. Il est le premier responsable de la sécurité alors que la violence politique tue depuis 16 ans. De deux choses l’une : ou bien c’est le DRS qui nomme aux fonctions de président, ou bien c’est le président qui nomme aux fonctions de chef du DRS. Or Tewfik a survécu à Chadli Bendjedid, Liamine Zéroual, Bouteflika I, Bouteflika II et il s’apprête à modifier la constitution pour Bouteflika III. Si au moins le terrorisme avait été vaincu, nous aurions dit que les différents présidents le gardent en raison de ses compétences ; mais ce n’est pas le cas...
TB: Pourtant Bouteflika a mis à la retraite des généraux puissants comme Lamari Mohamed. Comment peut-on expliquer cette mise à la retraite ?
A.L.: Mohamed Lamari a été prié par ses collègues de quitter ses fonctions de Chef d’Etat-Major parce qu’il donnait trop d’interviews dans lesquelles il se posait comme supérieur au président, c’est-à-dire qu’il démontrait tous les jours la théorie du pouvoir réel et du pouvoir formel. Or l’armée algérienne, pour des raisons qui lui sont propres, veut apparaître publiquement comme une armée qui obéit à l’autorité constitutionnelle du président de la république, chef formel des forces armées. Lamari mettait mal à l’aise les militaires qui se cachaient derrière la fiction constitutionnelle. Il démontrait par ses propos que l’armée est la source du pouvoir. C’est vrai, elle l’est, mais il ne faut pas le dire. Lamari a été remplacé par Gaid Salah qui ne parle pas, tout au moins publiquement.
TB: Difficile de faire la part entre l’Armée et l’ « Etat » ?
A.L.: L’armée considère que si elle ne contrôle pas l’Etat, l’Algérie disparaîtrait en tant que nation. Elle a mis sur pied un service spécialisé dans la surveillance des ministères, des institutions et tout le champ politique modelé de manière artificielle. Ce dernier ne reflète pas les courants politiques et idéologiques réels de la société. Le DRS élimine tout parti ou toute personnalité qui n’accepte pas la règle non écrite du système politique algérien : l’armée est la seule source du pouvoir. Et tout cela de manière anti-constitutionnelle. Du point de vue du droit algérien, les activités « politiques » du DRS sont illégales. N’importe quel juge peut demander à la gendarmerie d’arrêter le général Tewfik Médiène pour menées subversives et blocage des institutions de l’Etat ! Dans un Etat qui se respecte il n’y a pas d’individu, QUELLE QUE SOIT SA FONCTION, qui soit au-dessus des lois et de la constitution. Si les généraux avaient un peu de culture politique et le sens des perspectives historiques, la première chose à faire est la dissolution du DRS et son remplacement par un service qui ne s’occupe que de l’espionnage et du contre-espionnage à l’image de la DST en France. Est-ce que la DST en France s’immisce dans les affaires politiques, en noyautant la CGT, l’UMP, le PS., les journaux Le Monde, Le Figaro, Libération ? Si la DST avait les mêmes pouvoirs que le DRS, en dix ans la France deviendrait un pays sous-développé !
TB: Quelle serait selon vous la solution pour sortir le pays de la crise politique et du marasme économique et social ?
A.L: Il faut construire un système de pouvoirs qui soit conforme à notre réalité historico politique, un système qui tienne compte d’une part de la volonté du pays à se développer et à vivre en paix et d’autre part du rôle politique de l’armée hérité de l’histoire du mouvement de libération nationale. Au fur et à mesure que le pays se développera, l’armée se « dépolitisera » et deviendra une armée moderne, ce qu’elle n’est pas aujourd’hui. Les constitutions de 1964, 1976 et 1989, toutes violées par l’armée, ne correspondent pas à la réalité politique algérienne. Ce sont des constitutions copiées sur celles de la France, alors que l’Algérie n’est pas la France. On a demandé un jour à Solon, philosophe grec, qu’elle était la meilleure constitution. Il a répondu : pour quel peuple et pour quel temps ? Par conséquent, il faut une constitution qui corresponde à l’Algérie d’aujourd’hui, une constitution qui tienne compte du poids de l’armée dans le champ politique. Pour cela, il faut un président issu de l’ALN, chef des forces armées, garant de l’unité nationale et de la paix civile, protecteur des symboles de la république et des constantes héritées du mouvement national de libération. En contrepartie, l’armée ne s’immiscera ni dans la formation du gouvernement ni dans le choix de la politique économique et sociale qui sera l’affaire des partis. Le ou les partis qui auront été élus formeront le gouvernement sur la base de majorité parlementaire et appliqueront les programmes pour lesquels ils auront été élus. Dans ce schéma, le président aura la prérogative de dissoudre l’Assemblée Nationale autant de fois que nécessaire si la majorité parlementaire venait à voter des lois contraires à l’héritage du mouvementnational ou menaçant les symboles de la république. Je pense que ce schéma rehaussera le prestige de l’armée et la réconciliera avec la société. Avez-vous remarqué que nous n’avons plus l’occasion de voir défiler notre armée et que nous ne croisons plus de jeunes militaires en tenue de sortie lors des fêtes nationales dans les villes et villages du pays ? Pourquoi ? Parce que les militaires, qui sont les enfants du pays, ne sont pas en sécurité dans la rue, et cela est la conséquence de la politisation de l’armée.
TB: C’est un schéma qui fait de l’Armée un moteur de la vie politique !
A.L: Un tel schéma ne donne pas du pouvoir à l’armée, mais il lui reconnaît son rôle historique en tant qu’héritière de l’ALN dans la formation de l’Etat-nation. La nation algérienne est née du combat contre la domination coloniale dans lequel l’ALN était à l’avant-garde. Il faut reconnaître à l’armée ce rôle de gardienne de l’héritage de l’ALN et inscrire cette reconnaissance dans la Constitution. C’est l’Assemblée nationale et les partis qui sont le moteur de vie politique puisque le gouvernement sera l’émanation de la volonté électorale.
TB: Un modèle à la turque ?
A.L: Le schéma que je propose permet à l’armée de se retirer, de se concilier avec la population et de ne plus soutenir des canards boiteux qui portent atteinte à son capital symbolique issu de la guerre de libération. Les généraux devraient réfléchir à l’exemple turc. La Turquie est en effet aujourd’hui le pays musulman le plus avancé dans le processus démocratique. L’armée turque respecte le résultat des urnes tout en avertissant que si la majorité élue porte atteinte à l’héritage kémaliste, elle intervient et dissout l’Assemblée. Elle l’a déjà fait. C’est une position intelligente et sage. Ce n’est pas trop tard pour notre pays de s’engager dans cette voie.
TB:Et si les islamistes remportent la majorité de l’Assemblée nationale ?
A.L: C’est la démocratie. Ils appliqueront leur programme économique et social. S’ils réussissent à développer le pays, les électeurs voteront encore pour eux lors des élections ultérieures ; sinon, ils perdront au profit d’un autre parti. C’est le principe de l’alternance. S’ils veulent changer les règles du jeu, ou les symboles de la république, le président, soutenu par l’armée, aura le loisir de dissoudre l’Assemblée nationale
TB: Pourquoi les généraux n’ont pas pensé à un tel schéma ?
A.L: Parce qu’ils ont le « syndrome Boussof » ; ils n’ont pas confiance dans les civils. Pour un général algérien, un civil est un traître potentiel, ce qui installe le pays dans la crise politique chronique. Ils ont été éduqués dans cette culture qui bloque les institutions et empêche le pays de se doter d’un Etat représentatif de la société. Et puis, être au-dessus des lois de la république permet aussi à certains d’amasser beaucoup d’argent.
TB: Pourquoi l’Armée est-elle si présente, et les Algériens tellement absents de la politique ?
A.L: Les Algériens se désintéressent de la politique parce que l’armée leur interdit de choisir leurs représentants réels et leur impose un diwan el garagouz composé de Ouyahya, Boudjerra Soltani et autres Sidi Said. Le DRS joue du bendir et ces personnages dansent pour amuser les foules. Le pays de Messali Hadj, Ferhat Abbas, Ben Badis, Larbi Ben Mhidi, etc. est tombé aussi bas. L’armée est sur le point de modifier la constitution pour faire réélire le président le plus impopulaire que l’Algérie a connu. C’est ce qui fait dire que l’Algérie est une dictature militaire dans laquelle les généraux n’ont pas le courage d’assumer leur choix. Ils se cachent derrière des civils incompétents et sans personnalité. Ces civils sont d’ailleurs choisis sur ce critère d’absence de personnalité. Bouteflika est un personnage incolore, inodore, qui n’a aucune opinion comme il l’a montré pendant 8 ans. Depuis 1999, l’Algérie s’est appauvrie sous son règne malgré la hausse du prix du pétrole. Il ne dirige pas et il est beaucoup plus soucieux de sa santé et du prix Nobel (qu’il n’a aucune chance d’obtenir) que de l’avenir du pays. Et dire que c’est un pays qui a des potentialités extraordinaires, sa jeunesse et ses richesses minières.
Interview réalisée par Djamaledine Benchenouf pour Tahia Bladi