” Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir [...] Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte. Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comme la liberté sert à se le procurer [...] Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ” (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, livre II).
La campagne électorale a plus que jamais ressemblé à un concours de beauté. La pauvreté de son contenu a été stigmatisée par bien des observateurs, d’Emmanuel Todd à Régis Debray. La politique internationale n’a presque pas été abordée, pas plus que les politiques macro-économiques. Le problème de la dette n’a été agité que pour légitimer la réduction des activités publiques et justifier qu’on les confie au privé. On n’a parlé ni de l’Afghanistan ni de la Côte d’Ivoire, où sont pourtant engagés des soldats français, ni de la guerre en Irak, ni de géopolitique, ni de la perspective d’un monde ” multipolaire “, ni du nécessaire protectionnisme européen. Pas un seul candidat n’a clairement fait savoir ce que serait son attitude en cas d’attaque militaire américaine (ou israélienne) contre l’Iran. Les problèmes évoqués pendant la campagne ont été ceux d’une France extraite de ses contextes, isolée du monde extérieur dont elle dépend. Seuls ont été traités les sujets portés par le maximum de bruit médiatique, les attentes sociales étant elles-mêmes réduites à la formulation qu’en donnaient les instituts de sondages.
Jamais comme durant cette campagne on n’avait assisté à une telle mise en scène de soi par des candidats ” coachés ” par leurs appareils spécialisés dans le marketing médiatique. Jamais les images et les affects ne l’avaient aussi visiblement emporté sur les programmes et les idées. Jamais le ” moi je ” n’avait autant surclassé le ” nous on “, tant chez les candidats que chez les électeurs, avec comme conséquence une psychologisation sans précédent de la vie politique et une totale perte de vue des problèmes relatifs au monde commun. Les ” valeurs “, terme au sens indéfini, au contenu purement émotif et moral, ont remplacé les idées, qui font appel à la réflexion critique.
Tous les grandes questions nationales et internationales sont passées au second plan par rapport aux problèmes catégoriels et subjectifs. Dans les débats, les questions posées aux candidats ne portaient pratiquement jamais sur leur projet général, mais sur ce qu’ils allaient pouvoir faire pour résoudre les problèmes d’existence spécifiques des questionneurs. La plupart des électeurs ont ainsi montré qu’ils adoptaient, face aux échéances électorales, non pas une logique politique de citoyenneté, mais une logique économique de consommation (le vote comme transaction entre un vendeur et un consommateur), consistant à rechercher ou attendre la satisfaction d’un désir subjectif au lieu de s’abstraire de leur cas individuel et de leurs problèmes personnels pour considérer l’intérêt général. Le souci du général, du collectif ou du commun étant absent, on ne savait plus très bien s’il s’agissait d’élire un président de la République ou de désigner le responsable d’un bureau d’aide sociale. La politique, perdant toute dimension symbolique, cessait d’être le lieu du collectif pour se ramener à une confrontation de désirs individuels ou d’intérêts négociables dans un espace public largement privatisé (ce qui équivaut à une dépolitisation de fait).
De l’extrême gauche et à l’extrême droite – à la seule possible exception de José Bové -, aucun candidat ne proposait bien entendu de changer de société. Les élections, depuis longtemps déjà, consacrent des alternances, non des alternatives. A cet égard, la défaite de la gauche a été plus impressionnante encore que la victoire de la droite, qu’elle a évidemment amplifiée. Avec 36,1 % des voix toutes tendances confondues, contre 42,8 % en 2002, la gauche, en pleine crise d’identité depuis au moins vingt ans, se situe aujourd’hui à un plancher historique jamais atteint depuis 1969.
Après trois échecs successifs à la présidentielle, le PS, devenu un parti de notables à sa base et de hauts fonctionnaires à son sommet, se retrouve confronté à un programme archaïque et un système d’alliance dépassé. Déjà déstructuré et divisé depuis la consultation interne de ses adhérents en décembre 2004, puis lors du vote au référendum du 29 mai 2005, ayant au surplus enregistré un échec électoral retentissant en avril 2002, il n’a rien fait depuis pour surmonter ces divisions. Il se retrouve donc maintenant au pied du mur. Quant au parti communiste, qui représentait encore plus de 20 % des électeurs au début des années 1970 et avait encore recueilli 15,3 % des voix à la présidentielle de 1981, avec moins de 2 % des voix, il s’est transformé en fantôme. Battu un peu partout par les trotskystes, il est même surclassé par le FN dans des communes du Val-de-Marne comme Villejuif ou Vitry, considérées hier encore comme ses bastions, et ne doit de conserver quelques milliers d’élus locaux qu’à une stratégie d’alliance avec les socialistes, dont on ne voit mal pourquoi le PS continuerait d’y souscrire.
Les maladresses de Ségolène Royal ne traduisaient pas seulement ses limites personnelles, mais aussi celles d’une famille politique qui n’a plus à proposer que de poser un sparadrap social sur la tumeur libérale, et qui ne parle de justice qu’en termes de morale parce qu’elle n’est plus capable d’en donner une définition en termes politiques. La gauche française n’a plus de projet politique autonome depuis 1983. Depuis cette date, elle fait la même politique que la droite, mais en traînant les pieds, prônant une solidarité sociale qui ne peut s’exercer que dans des structures organiques qu’elle s’est elle-même employée à détruire méthodiquement, en même temps que le capitalisme libéral détruisait les valeurs traditionnelles. Championne de la ” société juste “, de l’anti-décisionnisme et de la compassion programmée, la candidate socialiste a poussé jusqu’à la caricature un discours social de dame patronnesse, sans jamais faire vraiment apparaître le danger de la logique de rentabilité-efficacité appliquée à l’existence quotidienne. La distinction faite naguère par Lionel Jospin entre ” économie de marché ” et ” société de marché ” est devenue d’autant plus spécieuse que c’est l’économie qui in-forme aujourd’hui toute la société. Face au déploiement planétaire du capital, toute la gauche est devenue réformiste : à la loi du profit, elle n’oppose que des jérémiades, des correctifs et des aménagements. Mais il y a longtemps, de toute façon, que la gauche classique ne considère plus le monde social que comme un ” électorat “, simple addition d’individus isolés dont on sollicite les suffrages sans jamais se soucier de leur proposer un véritable projet collectif.
Cet affaiblissement de la gauche est d’autant plus frappant que les évolutions socio-économiques (persistance du chômage, accroissement des inégalités, précarité, exclusion) sont plus porteuses d’inquiétudes que jamais. L’une des raisons de ce paradoxe est que la demande d’ordre et de sécurité n’est plus vécue comme opposée aux droits sociaux, mais comme l’une des conditions de leur mise en œuvre (une partie des classes populaires a voté pour Sarkozy, non parce qu’elle approuvait son programme économique, mais au contraire parce qu’elle comptait sur lui pour sauvegarder les acquis sociaux). En fait, loin de s’orienter vers une vie politique plus consensuelle, la société française est aujourd’hui en cours de radicalisation.
A l’exception d’Olivier Besancenot, aucun candidat de la ” gauche de la gauche ” n’a recueilli le 22 avril plus de 2 % des voix. Avec seulement 9 % des suffrages au premier tour (contre 13,8 % en 2002), soit son score le plus bas depuis un quart de siècle, la gauche radicale n’a pu capitaliser le ” non de gauche ” qui s’était exprimé au référendum sur le projet de traité constitutionnel européen. Les organisations qui la composent ont été incapables de se mettre d’accord sur la base d’un programme anticapitaliste conséquent, d’un projet politique fédérateur ou d’une candidature unique. La campagne d’Arlette Laguiller, plus routinière encore qu’à l’habitude, celle d’Olivier Besancenot, plus dynamique, celle de José Bové, tardive et improvisée, celle de Marie-Georges Buffet enfin, obnubilée par la nécessité de préserver ses liens privilégiés avec le PS pour sauver ses élus, ne leur ont pas permis de percer.
Il est à remarquer que ces candidats d’extrême gauche, s’affirmant ” antilibéraux ” pour n’avoir pas à se dire anticapitalistes, ont eux-mêmes tenu un langage beaucoup plus protestataire que révolutionnaire, en se concentrant sur des objectifs sociétaux n’impliquant aucune rupture avec le capitalisme. Renonçant à jouer un rôle dans la lutte des classes, ils ont développé un discours compassionnel politiquement correct, en se contentant d’accompagner les évolutions sociétales d’une critique purement moraliste. Faute de proposer une alternative crédible, leur discours a été assimilé à un constat d’impuissance. Quant aux Verts, déjà devenus la roue de secours du productivisme socialiste, puis privés de leur raison d’être en raison de la signature par les autres partis du Pacte écologique de Nicolas Hulot, ils ont achevé de se discréditer en choisissant, plutôt que de militer vraiment pour l’écologie – et alors même que la préoccupation écologique n’a jamais été aussi présente dans l’opinion (la ” lepénisation des esprits ” n’a pas profité à Le Pen, l’” écologisation des esprits ” a été fatale aux Verts) -, de défendre des thèmes sociétaux libertaires et ” bo-bo ” (mariage gay, défense des minorités, dépénalisation des drogues douces, aide aux sans-papiers, etc.) dont le peuple se contrefiche royalement quand il n’y est pas résolument hostile.
La gauche radicale n’a visiblement plus rien d’autre à proposer aux travailleurs que de s’engager dans des ” luttes ” leur permettant de mieux s’intégrer dans la société de marché et de ” conquérir ” des moyens plus importants de consommer. Révélateur est le fait qu’au cours de la campagne, même à l’extrême gauche, l’entreprise a été surtout représentée comme un lieu, non pas de luttes, mais de création d’emplois. La ” souffrance ” étant devenue une catégorie-clef de la perception sociopolitique, le discours sur les ” victimes ” a remplacé celui sur les classes sociales. Ce ” patchwork de moralisme et de secourisme ” (Régis Debray), où Jaurès et Lénine ont été remplacés par les compagnons d’Emmaüs et les enfants de Don Quichotte, ce discours philanthropique en faveur des ” victimes ” et des souffrants n’est qu’un succédané radicalisé de christianisme social, pas un programme politique. La seule redistribution de la richesse et l’interdiction des licenciements ne peuvent pas servir de substituts à une politique macro-économique d’intérêt général. La gauche radicale a oublié que la question de la justice sociale est une question économique et politique avant d’être une question morale.
Cette évolution illustre très bien le chassé-croisé gauche-droite décrit par Marcel Gauchet : ” La gauche, qui était matérialiste, devient idéaliste et se réclame des “valeurs”, alors que la droite, qui se voulait morale et religieuse, ne jure plus que par l’économie [...] Les repères traditionnels ne marchent plus. La droite, ce n’est plus la nation et la tradition. La gauche, ce n’est plus la révolution. Au fond, la gauche a gagné culturellement. En termes de valeurs, la droite est devenue de gauche. Mais, simultanément, la gauche a totalement perdu sur le plan des solutions [...] La gauche incarne des valeurs de l’esprit face au règne de l’argent. La faiblesse de la droite est d’être devenue cynique. Celle de la gauche, d’être terriblement angélique ” (Le Nouvel Observateur, 3 mai 2007). Pour le dire autrement, la droite s’est convertie au libéralisme, tandis que la gauche, n’ayant plus de modèle à proposer, se contente d’adopter une posture morale qui ne parvient pas à se convertir en projet politique cohérent.
Ceux qui pensent que la venue de Sarkozy est une bonne chose, car ceux qui l’ont élu seront très vite déçus, vont un peu vite en besogne. C’est apparemment le cas du FN, dont certains dirigeants misent sur l’usure du pouvoir tout en se félicitant de conserver, grâce à l’élection du leader de l’UMP, une sorte de monopole de l’opposition de droite. Attitude imprudente, assez proche de cette politique du pire à laquelle adhèrent ceux qui, faute de pouvoir influer sur le cours des choses, se consolent en se disant qu’après le pire ne peut venir que le meilleur. Après 1981, le PC misait lui aussi sur la déception des électeurs du PS, mais c’est son déclin qui a suivi. Certes, il y aura des déçus du sarkozysme – qui devraient se recruter principalement dans les classes populaires. Mais Sarkozy ne décevra pas tout le monde, et ne décevra pas sur tous les plans. Son projet de ” remise en ordre “, même s’il a été conçu avec une absence totale de principes, possède une cohérence indéniable, et l’on ne voit pas pourquoi il renoncerait à une stratégie politique que Chirac s’était refusé à mettre en œuvre, mais qui s’est révélée une excellente machine à gagner. La plus grande erreur serait de croire que la désillusion profitera mécaniquement à ceux qui l’avaient prévue. Un mouvement de contestation ne peut bénéficier d’un effet de déception que s’il apparaît comme une force de proposition crédible, possédant les moyens de faire par lui-même ce que les autres n’ont pas fait. Pour l’heure, Nicolas Sarkozy contrôle presque tous les centres de pouvoir. La périphérie est en crise ou inorganisée.
Spencer Delane | Mecanopolis




