Nous faisons le constat qu’à la lumière de ce conflit, qui engage les conceptions et les moyens de la soi-disant “hyperpuissance” notamment militaire, la guerre selon les normes classiques, – les “normes guerrières”, dirait-on, – est en cours de rapide transformation en un phénomène complètement différent et sans doute impossible à décrire dans ces normes. Les conditions normales de la “violence guerrière”, – avec ses effets divers, matériels, humains, politiques, sociaux, culturels, psychologiques, – sont désormais complétées, et souvent même remplacées par des conditions hors de ces normes. A première vue, on pourrait encore parler de conditions indirectes. Mais le phénomène est d’une telle importance que nous serions plutôt tentés de parler de conditions en pleine évolution à cet égard ; elles tendraient à prendre la place centrale de la manifestation classique de la guerre et deviendraient des conditions directes de la guerre, de cause à effet directement.
On a déjà vu à plusieurs reprises des réflexions qui vont dans ce sens. On y ajoute cette fois celle qui nous est suggérée par Joseph Stiglitz, Prix Nobel connu pour ses positions aimablement dissidentes et “comptable” célèbre du coût de la guerre en Irak, – et auteur récent, avec sa complice Linda Bilmes, de The Three Trillion Dollar War. On sait que ce coût (celui de la guerre en Irak) est facilement prolongé par Stiglitz jusqu’à $5.000-$7.000 milliards ($5-$7 trillions, mais nous restons, avec nos cœurs d’enfants, plus impressionnés par le côté “mille milliards de dollars”…). Même un poète n’oserait imaginer cet abracadabrantesque Himalaya de fric. La guerre en Irak est à cet égard un immense mystère: sa capacité d’engloutissement de l’argent de la “plus grande puissance militaire de l’Histoire” doit être effectivement considérée comme une nouvelle forme de la guerre.
(…)
Cette guerre, qui est minime en importance stratégique constatée, en espace, en volume de forces, au regard de l’histoire de la guerre, – cette guerre constitue un événement extrêmement puissant de la polémologie, sans aucun doute l’un des plus puissants et certainement le plus puissant par rapport à son importance militaire et au volume de la violence guerrière classique. Dans sa signification, cette guerre est en un sens l’événement le plus puissant parce qu’il change la nature de la guerre, peut-être plus que l’arme nucléaire. (Cette remarque est possible dans la mesure où une administration aussi folle que celle de GW Bush n’a pas été “capable” d’utiliser l’arme nucléaire. Cette utilisation est en général bloquée par la prudence de la bureaucratie militaire, qui joue également un rôle essentiel dans cette affaire.)
Le constat que nous faisons sur la guerre en Irak a des implications intérieures au système US, certainement d’une très grande importance.
Le contrat est rompu
Le système américaniste base sa puissance et son fonctionnement, depuis 1941-1945 de façon ouverte et organisée, sur l’activité de la guerre et sur tout ce qui lui est lié (puissance des forces armées maintenues sur pied de guerre, industrie de défense, développement des technologies). C’est le phénomène du complexe militaro-industriel. Le fonctionnement de l’économie est appuyé sur ce phénomène, avec une politique industrielle de type keynésienne. Les commandes militaires de toutes sortes de la puissance publique constituent effectivement un système indirect ouvert de subvention à la puissance industrielle et économique dans son ensemble. Comme l’avait souligné Eisenhower en janvier 1961, la culture et la psychologie profondes du pays en furent modifiées. C’est le triomphe du système grâce au Complexe.
Jusqu’ici, les guerres ont constitué des événements économiquement “globalement positifs” pour les USA. La mobilisation industrielle de guerre du début de la Guerre froide, en 1948 (en vérité, le véritable début structurel tel que nous le connaissons de ce système militaro-industriel) a servi d’abord à sauver l’industrie aérospatiale menacée d’effondrement. L’une des conséquences pressantes de cet effondrement que l’on craignait à cette époque est qu’il aurait pu entraîner le pays dans une nouvelle Grande Dépression.
(On lira avec grand profit les textes que nous publiions le 12 février 2003 sur cette période, notamment la reprise d’une analyse publiée dans de defensa & eurostratégie du 10 avril 1995, consacrée au livre de Frank Kofsky, Harry S. Truman and the War Scare of 1948 (St Martin’s Press et Palgrave Macmillan, 1993 & 1995). Le processus et la cause réelle de la remilitarisation de l’industrie US après la démobilisation incontrôlée depuis septembre 1945 sont très précisément mis en lumière. On comprend qu’il y a là l’établissement d’un contrat entre le système et l’industrie de guerre, et l’activité de guerre par conséquent, pour la bonne marche de l’économie US.)
Depuis 1948, avec le précédent positif de la Deuxième Guerre mondiale qui sortit les USA de la Grande Dépression, le Complexe avait rempli son contrat. D’une façon générale, les guerres et l’industrie de préparation constante à la guerre étaient considérées comme des événements économiques “globalement positifs”. La guerre du Vietnam fut sans doute une exception sur le terme, mais elle ne fut pas perçue comme telle sur le moment. Aucun rapport négatif direct sérieux de cause à effet important ne fut établi dans la perception de la chose, laissant le Complexe dans sa position puissante de contractant principal du système.
La guerre en Irak rompt dramatiquement avec ce schéma. La démonstration de Stiglitz, traçant un rapport direct entre les dépenses pour l’Irak et la bulle immobilière entraînant la crise économique et financière constitue un événement tragique pour le système. Le contrat de 1948 est rompu puisque le Complexe ne tient plus son engagement d’assurer à la fois la puissance et une certaine prospérité économique. Pire encore, les chiffres de Stiglitz, par leur énormité par rapport aux prévisions (de $50 milliards à $3.000 milliards, ou le double, etc.), montrent qu’il n’existe plus aucun contrôle possible. Les dépenses, directes et indirectes, pour la guerre en Irak sont un mystère économique, un véritable “trou noir” qui affole la psychologie.
L’Irak a ouvert un nouveau chapitre de la transformation de la guerre. A son plus haut niveau et dans les conditions que nous connaissons actuellement, la principale violence de la guerre s’exerce désormais directement sur l’état de la puissance qui la provoque, et dans des domaines étrangers à ceux qui sont directement liés à la guerre. La puissance invincible que fournit le système est désormais impuissante (récurrence du thème “invincibilité = impuissance”, désormais de plus en plus universel). Les destructions à l’intérieur du système sont nécessairement supérieures à toutes celles que le système pourra provoquer dans le pays attaqué, comme si le fait même de déclencher la violence guerrière (la guerre en Irak) provoquait automatiquement des destructions supérieures (dans tous les domaines) chez l’attaquant (le système lui-même). Cette perversion suprême du contrat initial entre le système et le Complexe menace évidemment de mort la substance du système.





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