A la question qu’est-ce que le colonialisme, Franz Fanon répond qu’il est avant tout « la conquête d’un territoire et l’oppression d’un peuple; c’est tout »(Pour la Révolution africaine,op.cit.p.77). Le colonialisme, c’est à la fois une domination militaire et « l’organisation de la domination d’une nation après la conquête militaire. La guerre de libération n’est pas quête de réformes mais effort grandiose d’un peuple qu’on avait momifié pour retrouver son génie, pour reprendre en main son histoire et s’installer souverain »(Ibid.p.79) Fanon a raison d’affirmer que le colonialisme est essentiellement une entreprise guerrière, car si l’on remonte au début de l’histoire de la colonisation européenne du Nouveau Monde, on découvre en effet que le deuxième voyage de Christophe Colomb à Haïti à la fin de 1493 n’était pas un voyage touristique en quête d’exotisme mais une occupation armée de l’île rebaptisée Hispaniola grâce à une armada composée de dix-sept navires et de douze cents hommes, inaugurant ainsi l’ère des massacres des peuples indiens et le pillage de leurs richesses naturelles avant le déferlement des colonisateurs européens sur d’autres continents. Le continent africain avait dû subir à son tour le même sort.
Mais l’histoire de la colonisation européenne, c’est aussi une leçon de sociologie de pouvoir en général, car elle montre la fragilité de toute occupation militaire de territoire fondée essentiellement sur la violence larvée et la force brutale. En outre, cette forme de domination peut se révéler à la longue trop coûteuse humainement et matériellement pour les forces occupantes, car elle est trop visible et trop violente pour être acceptée facilement par les peuples conquis. C’est pourquoi on a pu remarquer que les territoires convoités n’étaient jamais choisis au hasard et le premier réflexe des futurs colonisateurs étaient d’abord de cartographier les différentes zones riches en ressources naturelles dont l’exploitation devaient servir à financer les forces d’occupation et à amortir les dépenses de fonctionnement de la puissance occupante. Dans tous les cas et quelque que soit sa forme, un pouvoir a besoin d’énormes richesses matérielles tant pour asseoir sa violence symbolique dans l’espace occupé(construction des palais, des tribunaux, des prisons, des lieux de séparation et de ségrégation entre les populations) que pour entretenir une armée de parasites, de serviteurs et de dévoués civils et militaires prêts à le défendre en cas de besoin. Mais cette forme de domination par la force et la violence, outre son coût très élevé pour les forces occupantes, se révèle à la longue inefficace et ses résultats plus qu’aléatoires, car elle est trop visible et c’est parce qu’elle est trop visible qu’elle est top fragile et qu’elle peut, de surcroît, focaliser sur elle toutes les rancunes des peuples dominés. C’est pourquoi, l’histoire de la colonisation européenne en Afrique noire a toujours été émaillée par des révoltes et des insurrections dues au fait que le pouvoir en place était exercé par des blancs qui avaient érigé la force et la violence larvée comme mode de gouvernement. Une chronologie des principales révoltes et insurrections en Afrique noire depuis la fin du XIXe siècle montre la fragilité d’une telle forme de domination coloniale mais aussi les mouvements de résistances qu’elle avait suscites. Il y a l’insurrection algérienne de 1871 quelques décennies après l’occupation de l’Algérie par les Français en 1832, l’insurrection du Mahdi au Soudan et des Baoulé en Côte d’Ivoire en 1881, l’insurrection de Mamamdou Lamine au Sénégal en 1885, le soulèvement contre les Portugais au Mozambique en 1892, la guerre d’indépendance en Rhodésie du Sud en 1896, la guerre du royaume de Nupe(Nigeria) contre les Anglais en 1897, un nouveau soulèvement du Mahdi au Soudan en 1898, une nouvelle insurrection dans les Somalies et au Niger en 1899, la révolte achanti en Côte-de-l’Or(Ghana) en 1900, la révolte des Azande et Mandja en Afrique centrale en 1903, l’insurrection Maji-Maji(Tanzanie) en 1904, la révolte zouloue au Natal en 1905, la révolte des Hereros en Afrique du sud-Ouest(Namibie) en 1905, l’insurrection en Côte d’Ivoire en 1908, le mouvement Ovembo en Angola du Sud en 1911-1915, le soulèvements au Cameroun en 1912, la résistance tutsi et hutu au Ruanda et Urundi(Rwanda et Burundi) en 111-1917, la révolte des Holli et Somba au Dahomey et au Togo en 1914-1918, la révolte des Baya en Oubangui-Chari(Centrafrique) en 1927-1931, la révolte de l’Urundi(Burundi) et des Pende au Congo belge en 1931. Tant que les puissances occupantes régnaient en maîtres absolus sur les richesses naturelles de leurs colonies en Afrique, elles pouvaient solder une grande armée d’indigènes pour mater et briser les d’autres mouvements indigènes de résistance et de contestation. Loin de venir à bout des révoltes et des insurrections dont les colonies étaient périodiquement le théâtre, chaque répression par la force et la violence ne faisant que renforcer la capacité de résistance des mouvements contestataires africains et c’est cette résistance qui a fini par convaincre les puissances coloniales que l’heure était venue, si elles ne voulaient pas complètement perdre pied dans leurs anciennes colonies, d’opter pour une nouvelle technologie de pouvoir qui était déjà à l’oeuvre dans les métropoles. C’est pourquoi nous pensons que la décolonisation n’était pas la fin d’une époque et le début d’une autre mais celle de la succession d’un mode de domination à un autre, la domination douce avec des moyens et des armes plus discrets, moins visibles et plus insidieux à la violence larvée, visible et brutale qui caractérisait le premier âge du colonialisme.
B-DOMINATION DOUCE DU SECOND ÂGE DU COLONIALISME
Contrairement à la domination par la violence et la force brutale du premier âge du colonialisme, la domination douce est devenue le mode opératoire du néo colonialisme, fondé sur une gigantesque machinerie qui démultiplie les forces pour mieux soutirer et pour mieux prélever sur les richesses des peuples anciennement colonisés. Si ce nouveau mode de domination n’est localisable dans aucune institution, il est cependant constitué d’un ensemble d’observatoires visibles sans être vus. Il ne s’exprime d’ailleurs jamais sous forme de discours mais quand il s’exprime, sa forme d’expression reste tout de même l’instrumentalisation multiforme. Quand il opère, ce n’est plus sous le couvert d’une quelconque mission civilisatrice mais sous forme d’un humanisme au rabais et des droitsdel’homisme vite rattrapés par la dure réalité de la géopolitique et par la logique impérialiste de partage des zones d’influence. La domination douce de l’âge néo colonial est composée d’une myriade d’institutions diffuses et anonymes, de petites techniques de contrôle et de surveillance multiples, entrecroisées et commandées à distance, de relais et de chambres obscures spécialisés dans les manoeuvres, les complots, les coups bas, les assassinats, les activités subversives, le renversement des régimes devenus encombrants ou rebelles etc. Ce mode de domination joue par ailleurs un rôle idéologique visant à brouiller les pistes quant aux conséquences désastreuses, humainement et matériellement, du premier âge du colonialisme. D’abord, après les indépendances, les séquelles de la colonisation, notamment l’urbanisation galopante suite à à la destruction de l’économie vivrière et l’exode rural massif qui en est le produit sont amputées à un mauvais mode de gouvernance des gouvernements africains comme nous avons pu le constater avec le préambule du rapport 2007 sur les Objectifs du Millénaire(voir ci-haut) et non à à la logique intrinsèque de l’économie coloniale. Ensuite, les causes du sous-développement et de la sous-industrialisation chroniques du continent africain sont indûment attribuées à des facteurs endogènes alors qu’elles sont des conséquences induites par l’impact de la période coloniale et par la permanence des liens de dépendance économique et politique des jeunes États indépendants à l’égard de leurs anciens colonisateurs. Autrement dit, les problèmes du sous-développement, de la faim, de la misère et de la mort dont soufre l’Afrique d’aujourd’hui sont mis sur le compte des facteurs endogènes, sur les conservatismes et les archaïsmes des structures des sociétés africaines, cultures, tribalisme, religion, animisme etc. en sachant parfaitement que ces facteurs endogènes ne sauront à eux seuls expliquer les causes du sous-développent et la paupérisation du continent africain, car la société japonaise est aussi et même plus conservatrice que celles de l’Afrique et le Japon qui n’a pas de matières premières pour son industrie est devenu tout de même la deuxième économie mondiale.
Il n’est pas possible dans le cadre de cet article d’énumérer toutes les techniques de la domination douce qui caractérisent la période néo coloniale. A titre indicatif, nous nous contentons d’en énumérer quelques unes.
-Tutelle financière et économique: exercée par des organismes économiques et par les unions douanières et monétaires créées au moment des indépendances: zone franc et East African Economic Community(Communauté économique de l’Afrique de l’Est; le CEA (Commission économique pour l’Afrique) fondée en 1958, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) fusionné en 1965 avec le Fonds spécial des Nations Unies, la BIRD (Banque Internationale pour le Reconstruction et le développement), filiale de la Banque Mondiale, FMI et Banque Mondiale etc. le FAC (Fonds d’Aide et de Coopération), le FED(Fonds Européen de Développement), Convention de Yaoundé, puis Lomé I et II.
-Organismes de coopération culturelle: Agence de Coopération culturelle et technique des pays francophones.
-Assassinats politiques: Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Ben Barka, Dr Outel Bono, Félix-Roland Moumié.
-Renversement de personnalités: Léon M’Ba(Gabon), Tombalbayé(Tchad),
-Interventions militaires:Sahara, Tchad, Zaïre, Centrafrique, Djibouti,
-Coopération militaire,outil de contrôle(Stagiaires, coopérants, conseillers, marchands de canons, parachutistes, surveillance des territoires africains, force d’intervention etc.
-Soutien à des dictatures, Mobutu, Bokassa, Ahidjo, Bango etc.
-Bases militaires, Bangui, Bouar, Ouakam(Sénégal), Libreville(Gabon), Port Bouët(Côte d’Ivoire), Djibouti. (20 000 militaires en 1978). Depuis, Djibouti est devenu une base américaine qui contrôle toute la Corne de l’Afrique
-Services secrets français et étrangers disséminés sur tout le continent africain.
-Assistance technique.
-Tribunaux pénaux internationaux ad hoc, dernière technique de contrôle néo colonialiste apparue après la disparition du bloc communiste.
-Firmes multinationales étrangères, relais de contrôle politique, économique et services discrets de renseignements.
-Aide militaire et logistique occidentale à la répression
-Corruption des élites africaines comme mode de gouvernement: Appâter les « élites » africaines par l’argent et les comptes bancaires en Suisse et ailleurs.
-ONG et organisations humanitaires, gros collecteurs de renseignements publiés et communiqués aux décideurs politiques et militaires des États capitalistes
-Différentes missions de maintien de la paix de l’ONU, leur rôle dans le maintien du statu quo en Afrique.
A la question pourquoi l’Afrique se meurt-elle? La réponse paraît peut-être brutale et sans détour, c’est la colonisation européenne de ce continent décidée d’abord par la Conférence de Berlin en 1885 et parachevée ensuite par le traité de Versailles du 28 juin 1919. C’est la colonisation européenne qui, en bouleversant de fond en comble les structures économiques, politiques et sociales des sociétés africaines, a mis en place les germes du futur ordre génocidaire et meurtrier responsable aujourd’hui de la mort, de la misère et de la pauvreté qui frappent quotidiennement les populations de ce continent. La nouvelle guerre civile interethnique qui se profile à l’horizon au Kenya, une ancienne colonie anglaise devenue indépendante en 1963, est un nouveau chapitre qui vient s’ajouter aux autres chapitres du livre noir du colonialisme. Rappelons pour l’histoire que ces mêmes colonisateurs européens avaient décidé à deux reprises de se faire eux-mêmes justice en obligeant les occupants de leurs propres territoires, l’Allemagne(l’Allemagne paiera!) et ses alliés, les pays de l’Axe, à payer cher pour « des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité » qu’ils avaient commis à l’encontre de leurs populations. Pourquoi l’Afrique n’aurait-elle pas droit, elle aussi, à son propre Tribunal de Nuremberg devant lequel les colonisateurs de ce continent et leurs complices(qu’ils soient des États, des individus, des noirs ou des blancs) auront à répondre des mêmes infractions définies lors du procès de Nuremberg en 1945, à payer et à réparer tous les dommages matériels et moraux qu’ils ont dû causer aux peuples africains depuis la Conférence de Berlin en 1885 jusqu’à nos jours ?





Le colonialisme de France tient en un sigle unique et inique: CFA. La clef de ce durable symbole est décrite ici:
http://ysengrimus.wordpress.com/2008/04/30/cfa-continuite-coloniale-francaise-ahurissante/
Paul Laurendeau