Au moment où nous terminons la rédaction de cet article, un nouveau chapitre vient s’ajouter au livre noir du colonialisme avec le Kenya, ancienne colonie anglaise devenue indépendante en 1963. Les scènes des violences interethniques à Eldoret(ouest) dans la vallée du Rift qui ont fait à ce jour plus de trois cents et 70 000 déplacés depuis l’élection contestée de Mwai Kibaki rappellent encore une fois que l’Afrique n’en finit pas de mourir. A suivre…
« L’indépendance politique qu’ils arracheront à l’ennemi contre le maintien d’une dépendance économique n’est qu’un leurre, que la deuxième phase de libération totale est nécessaire parce que exigée par les masses populaires, que cette deuxième phase, parce que capitale, doit être dure et menée avec aridité »(Franz Fanon, Pour la Révolution africaine, Paris, Maspéro, 1975. 1ère édition 1961.p128)
Le sommet Europe-Afrique qui s’est tenu à Lisbonne les 8 et 9 décembre s’achève comme à l’accoutumée avec des promesses et des voeux pieux. A chaque rencontre entre les dirigeants européens et africains, ce sont des millions d’euros dépensés pour ressasser des vieilleries datant de l’époque de la décolonisation: aide au développement, coopération, ouverture des marchés, tarifs préférentiels etc. Le sommet de Lisbonne prend cependant un relief particulier après l’arrivée de la Chine sur le continent africain considéré jusqu’ici comme la chasse gardée des seules puissances occidentales. L’irruption de cette nouvelle puissance économique et commerciale est devenue pour l’Europe et les USA un véritable casse-tête chinois.
Mais pour mieux comprendre les véritables enjeux de ce sommet, il est nécessaire d’opérer un retour aux conditions historiques qui ont préparé ce qu’il est convenu d’appeler le pacte néo colonial. Les « vérités premières à propos du problème colonial » livrées par Franz Fanon il y a un demi-siècle sur cette période cruciale de l’histoire du continent africain se révèlent d’une brûlante actualité. Pour Fanon, c’est au cours des négociations sur l’indépendance des États africains que les gouvernements colonialistes ont jeté le masque qui cachait leurs visées purement mercantiles, car, dit-il, l’heure n’était plus aux balivernes et à la mission civilisatrice, évangélique et culturelle de l’Occident mais aux choses sérieuses, « banques, zone monétaire, permis de recherche, concessions d’exploitation des ressources naturelles, inviolabilité des propriétés volées aux paysans africains lors de la conquête etc. » (Franz Fanon, Pour la Révolution africaine, Paris, Maspéro, 1975. 1ère édition 1961.p.124) En même temps qu’elles cherchaient à obtenir une reconnaissance juridique de leurs « droits réels», les anciennes puissances coloniales se disputaient aussi entre elles des zones d’influence considérées comme une arme de guerre dans « la lutte gigantesque pour l’accaparement des marchés mondiaux »(F.Fanon, Pour la Révolution africaine, op.cit.p.126). Les différents accords d’aide et de coopération conclus à l’heure des indépendances ressemblaient à des contrats léonins, car ils avaient été plutôt imposés par une partie en position de force, en l’occurrence les anciennes puissances coloniales, à des jeunes États africains qui n’avaient pas d’autres choix que de les accepter.
Au delà des sourires carnassiers des participants aux sommets entre l’Afrique et l’Europe qui continuent à parler de partenariat et à afficher leur optimisme dans l’avenir de leurs relations bilatérales, se cache une toute autre réalité moins réjouissante et bien plus dramatique, celle d’une Afrique qui se meurt. En se projetant quarante ans en arrière, on s’aperçoit que non seulement les choses n’ont pas bougé d’un iota depuis cette mascarade juridico-politique que sont les indépendances des États Africains mais que l’Afrique d’aujourd’hui est à bout de souffle et elle est devenue plus que jamais un continent exsangue et meurtri. Les dirigeants africains avaient cru d’ailleurs à tort que la décolonisation était la panacée universelle, la fin d’une époque et le début d’une autre et elle allait leur apporter enfin la liberté retrouvée pour prendre en main leur destin. Or il n’en était rien et l’histoire leur a montré que la décolonisation et les indépendances étaient plutôt un véritable marché des dupes. Sinon comment peut-on expliquer la permanence du sous-développement chronique d’un continent qui possède pourtant de gigantesques richesses agricoles et minières alors que le Japon, un pays détruit à la sortie de la Seconde Guerre mondiale et pauvre en matières premières nécessaires à tout processus de développement économique est parvenu à se rehausser au rang de la deuxième puissance économie mondiale? Le bon choix à faire à l’heure des indépendances aurait été de couper carrément le cordon ombilical avec les anciens colonisateurs et il y a eu certainement à cette époque des personnalités issues des mouvements de libération nationale qui avaient songé à cette solution radicale en affichant leur ferme volonté de changer l’ordre des choses. Mais la pesanteur du passé était telle qu’ils ne pouvaient s’échapper impunément du zoo colonial et comme chacun le sait, ceux qui ont eu le malheur de s’engager dans cette voie difficile et semé d’embûches en se montrant un peu coriaces, avaient dû payer de leurs vies et ils avaient été tout simplement liquidés physiquement.
Une vue rétrospective sur les relations entre les deux continents montre par ailleurs que les problèmes de l’Afrique et ceux des pays du tiers-monde en général ne pouvaient être résolus par des soins palliatifs prodigués par l’association politique et la coopération économique, des systèmes et des mécanismes qui ont tendance à maintenir le malade sous perfusion que de soigner réellement son mal. Ce que l’on a pu observer depuis plus d’un demi-siècle, c’est que les moyens mis en oeuvre et les solutions préconisées se sont révélés inefficaces, car on ne compte plus à ce jour le nombre des institutions internationales, régionales, interrégionales qui ont pour mission, le développement économique et l’industrialisation des pays du tiers monde(par exemple CNUCED(créée en 1964), la FAO(1953), UNESCO( 1955), l’OMS (1958), PNUD, ONUDI, GATT, BIRD, FMI,etc. On ne compte plus le nombre des accords et des formes d’association et de coopération entre l’Europe et l’Afrique(Yaoundé I et II, Lomé I et II, CEE-ACP etc.) On ne compte plus le nombre des conférences et des réunions internationales consacrées aux problèmes du développement qui comptent tous les ans par milliers, animées par des milliers d’experts, des dizaines de milliers de fonctionnaires et d’une centaine d’organismes et d’institutions spécialisés. A elle seule, la ville de Genève accueille tous les ans plus de 1000 réunions consacrées aux problèmes du sous-développement et de l’industrialisation des pays du tiers-monde. On ne compte plus le nombre des déclarations et des proclamations solennelles adoptées par les Assemblées générales de l’ONU et consacrées aux questions du développement, « première et deuxième décennie du développement », Déclaration sur le Nouvel Ordre Économique international du 1er mai 1974, Cycle de Doha, Objectifs du Millénaire etc. On ne compte plus le nombre des programmes de et des projets de développement mis en place pour le continent africain, comme les principes de Monrovia de 1970, le plan de Lagos 1980-2000, CEDEAO(Communauté économique et douanière des Etats de l’Afrique de l’Ouest créée en 1975, groupant 15 États d’expression anglaise et française, avec leurs 115 millions d’habitants et plus de 6 millions de km²). Il faudra sûrement deux volumes de 600 pages chacun pour établir un bilan approximatif de tout ce qui a été proposé depuis un demi-siècle pour le développement économique du continent Africain et des pays du tiers-monde en général. Malgré tous ces travaux et projets titanesques, on parvient au même constat d’échec, l’Afrique est un continent qui se meurt si l’on en croit le cri d’alarme lancé par Monsieur Kodjo le secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine(OUA) à Lagos en 1980 lors d’une réunion des chefs d’Etats. Vingt sept ans après, on en revient au même constat d’échec dressé par les initiateurs du plan de Lagos(1980-2000) et qui se répète aujourd’hui avec le préambule du rapport 2007 sur l’Afrique et les Objectifs du Millénaire pour le développement où il est dit « A mi-chemin entre leur adoption en l’an 2000 et 2015, date butoir de leur réalisation, l’Afrique subsaharienne n’est en voie d’atteindre aucun des Objectifs du Millénaire pour le développement. En dépit d’avancées majeures dans plusieurs domaines et bien que la réalisation de ces objectifs reste possible dans la plupart des nations africaines, même les pays les mieux gouvernés du continent n’ont pas réussi à faire suffisamment de progrès pour réduire l’extrême pauvreté sous ses multiples formes » D’après ce rapport, l’Afrique compte 298 millions de personnes extrêmement pauvres en 2004 et 41,1 millions de personnes vivant avec un dollar par jour. Et ce n’est sûrement pas avec l’inspiration archo libérale des initiateurs des Objectifs du Millénaire qui amputent la cause de la pauvreté et du sous-développement à un problème de gouvernance que l’Afrique et les peuples africains verront dans un avenir proche le bout du tunnel. Même si nous admettions que la mauvaise gouvernance est la principale cause du sous-développement en Afrique comme semble le suggérer ce préambule, cette même mauvaise gouvernance a elle-même pour cause la dépendance économique, conséquence de la colonisation et de l’absence de contrôle des États africains sur leurs richesses naturelles. Le sous-développement chronique de l’Afrique n’est pas dû à une mauvaise politique économique, à une mauvaise gestion mais les racines du mal sont beaucoup plus profondes et résident essentiellement dans le mode de fonctionnement d’un système et d’une économie hérités de l’époque coloniale, fondé sur le détournement d’une grande partie des richesses nationales et sur le pillage des ressources naturelles par une élite africaine compradore et corrompue et par leurs complices, les multinationales qui rapatrient leurs profits colossaux vers les métropoles capitalistes. Et si les pays Africains n’ont pas pu rompre les liens de dépendance économique avec les anciennes métropoles et qu’ils n’ont pas pu disposer librement de leurs ressources naturelles, c’est parce qu’ils sont des entités créées artificiellement de toutes pièces par les colonisateurs européens et s’ils ont été façonnés d’une telle manière, c’est que leurs États demeurent éternellement faibles et facilement contrôlables par les puissances extérieures.





LoL.