Le berceau du néolibéralisme

L’idéologie néo-libérale fait son apparition aux États-unis durant les années 1950, sous l’impulsion d’un groupe connu sous le nom de « nouveaux économistes », formé d’économistes, de chercheurs, d’anciens étudiants et d’anciens professeurs de l’université de Chicago. Les « nouveaux économistes » ont été influencés par les idées de Friedrich von Hayek et de von Mises mais surtout par Milton Friedman nommé en 1946, professeur à l’université de Chicago suite au refus de l’université de Columbia de lui confier un poste d’enseignement et qui cherchait alors à combattre l’interventionnisme étatique de Keynes et la politique du New Deal aux États unis après la crise de 1929.

 

L’approche micro économique de Milton Friedman vise à comprendre, grâce aux techniques de l’économétrie, les motivations des individus et les fondements de leurs décisions dans l’acte de consommer et d’épargner. Friedman considère les hommes comme des êtres rationnels mais que cette rationalité a été faussée par l’intervention intempestive de l’État dans le domaine de l’économie modifiant ainsi les attitudes des acteurs économiques. C’est cette immixtion étatique qui est à la source de l’instabilité conjoncturelle des économies de marché et de l’augmentation de la masse monétaire. Pour réduire l’amplitude des fluctuations de l’activité économique, Milton Firedman propose trois solutions : 1° contrôle des mécanismes d’émission monétaire pour réduire l’inflation ou la déflation. 2° indexation généralisée des prix, des salaires et des taux d’intérêt; 3° établissement des taux de change flottants pour libérer les pouvoirs publics des contraintes de l’équilibre extérieur.

 

Une autre grande idée de Milton Friedman est celle relative à ses interprétations du problème du chômage volontaire dû non pas à une carence de l’offre d’emplois mais au système d’indemnisation des chômeurs qui détermine le taux du chômage et les décisions des chômeurs de travailler ou de ne pas travailler. Si le chômage augmente, dit-il, c’est pour deux raisons: l’accroissement de femmes et de jeunes désirant travailler à temps partiel d’une part et l’amélioration de la protection sociale des chômeurs d’autre part. Pour lutter contre le chômage, il faut réduire au maximum le rôle de l’État dans l’économie et remettre en question le système de protection sociale des salariés et des chômeurs.

 

Ce monétarisme de Milton Friedman va inspirer dans les années 1950, trois grands courants intellectuels : le courant de la théorie du capital humain, le mouvement des droits de propriété et le courant du Public Choice. La théorie du capital humain est né des travaux des chercheurs du département d’économie de l’université de Chicago et de l’université de Columbia. Les principaux animateurs de ce courant étaient Théodore Schultz(université de Chicago), Jacob Mincer(Columbia), Yoram Ben Porath(université Tel Aviv), Glen Cain(université Wisconsin), Reuben Gronau(université de Jérusalem), Zvi Griliches(université Harvard) etc. Parmi les questions étudiées par la théorie du capital humain, figurent celle des inégalités sociales dues à des choix individuels et celle du chômage volontaire provoqué par un système de sécurité sociale trop protecteur. Les partisans de la théorie du capital humain ont étendu leurs recherches à des secteurs non marchands comme la famille, la santé et l’éducation, la démographie en utilisant l’économétrie pour quantifier des éléments à priori non quantifiables comme l’amour et la philanthropie.

 

Le deuxième courant appelé le mouvement des droits de la propriété s’intéresse aux mécanismes de l’échange et aux conditions de fonctionnement du marché. Les théoriciens de ce mouvement considère que si le marché est imparfait, cela est dû aux restrictions des droits de propriété qui entraînent une mauvaise répartition des ressources rendant le marché inaccessible à tous acteurs à cause des coûts prohibitifs de l’information. Leur solution consiste à réhabiliter le rôle de l’entreprise privée perçue comme le seul organisme social capable d’assurer une grande efficacité sociale du fait que les détenteurs des capitaux sont les seuls comptables de leurs résultats alors que les dirigeants et les managers de la firme publique peuvent poursuivre des objectifs économiques contraires à l’intérêt de la société.

 

Le troisième courant est celui de l’Ecole du Public Choice, étroitement lié au mouvement des droits de propriété. Ses deux principaux animateurs, James Buchanan et Gordon Tullock, étaient deux professeurs du Virginia Polytechnic Institute et cofondateurs du centre d’études des choix collectifs « Center for public Choice ». En 1986, James Buchanan se vit attribuer le prix Nobel de l’économie.L’Ecole du Public Choice s’attache à étudier la question des politiques économiques et des finances publiques. Pour les animateurs de l’école du Public Choice, les problèmes du chômage, de l’inflation, des inégalités, des injustices, bref tous les maux de la société, sont d’origine institutionnelle et politique et non économique. Ce qui est en cause, ce ne sont pas les mécanismes du marché, mais le rôle de l’État qui les entrave en devenant envahissant et omnipuissant par sa bureaucratie et ses fonctionnaires animés par la seule logique de gaspillage des ressources publiques. Ce n’est donc pas par hasard que la fondation Nobel a attribué le prix Nobel de l’économie à James Buchanan, l’animateur du Public Choic, car la critique de l’État et la remise en cause de son rôle dans l’économie et même dans la société en général étaient déjà depuis un moment dans l’air du temps

 

Ces travaux du mouvement néo libéral de l’Ecole de Chicago ont été qualifiés par Henri Lepage de « révolution scientifique et idéologique » (demain le capitalisme », Collection pluirel, édition de poche 1978. p. 41 et suite). D’abord, une révolution scientifique, car les nouveaux économistes ont fondé de nouveaux modèles micro-économiques et « une théorie générale des choix et des comportements humains dans un système d’interactions sociales »(p42-43). Ensuite, une révolution idéologique, car les nouveaux économistes ont réhabilité l’Homo œuconomicus au sein des sociétés actuelles.

NEO-LIBERALISME A L’EPRUEVE DES FAITS:

DICTATURES MILITAIRES D’AMERIQUE LATINE: BRESIL, CHILI

 

On a tendance à penser que l’ère du néo libéralisme commence en 1979 en Grande Bretagne avec de Madame Thatcher et aux Etats unis en 1981 avec Ronald Reagan. Il est vrai que Madame Thatcher et Ronald Reagan ont été les premiers à mettre en place des politiques libérales d’inspiration monétariste, mais ces mêmes politiques étaient déjà en oeuvre en Amérique Latine bien avant qu’elles ne déferlassent sur le reste du monde. En réalité, c’est l’Amérique latine qui a été le berceau et le premier laboratoire d’essai du néo libéralisme et c’est là-bas que les thèses monétaristes de Milton Friedman et des nouveaux économistes ont été pour la première fois mises à l’épreuve des faits. Pour être plus précis, l’acte de naissance du néo libéralisme remonte à l’année 1964 avec le coup d’État militaire au Brésil qui mit en place une nouvelle politique économique d’inspiration monétariste. L’expérience libérale brésilienne s’est ensuite étendue à d’autres pays au fur et à mesure de l’accession des militaires au pouvoir. Ce fut alors l’âge d’or du néo libéralisme inspiré par Milton Friedman et les « boys de Chicago » qui investirent massivement les leviers de commande des ministères Économiques et Financières dans tous les pays où une dictature militaire venait de prendre pied.

 

A) LE BRESIL: LE LIBERALISME MONETARISTE (1964-1974)

 

Les deux grands principes de la nouvelle politique économique mise en place au Brésil après le coup d’Etat militaire de 1964 puis plus tard au Chili après la prise du pouvoir par le général Pinochet en 1973 sont :

 

1- il est possible de diriger l’économie et sa croissance en contrôlant la croissance monétaire. Celle-ci ne devrait pas augmenter plus de 2 ou 3 points par rapport aux capacités de production. Le développement des capacités de production et de l’emploi dépend donc du taux de croissance comparé de la masse monétaire.

 

2- Une croissance rapide de la masse monétaire est la condition nécessaire et suffisante d’une inflation rapide. Or la croissance de la masse monétaire dépend des excédents de la Balance des paiements, des crédits à l’économie, et à l’État.

 

Pour combattre la croissance monétaire, l’État devrait agir sur ces trois variables pour:

 

a) réduire le déficit budgétaire, principale source de création de monnaie en Amérique Latine; b) ralentir l’augmentation des salaires pour freiner la demande de biens de consommation et faire baisser les prix; c) faciliter l’augmentation des profits des entreprises pour stimuler l’investissement, c’est-à-dire les achats d’équipement en vue d’accroître la production. Un esprit normalement constitué dirait qu’une telle politique est une politique de classe faite pour enrichir les riches et appauvrir les pauvres, en pensant que le bonheur de ces derniers se fera plus tard (à la calende grecque) grâce aux richesses amassées des premiers. D’ailleurs, les conséquences sociales de ces politiques d’inspiration monétariste mises en place par les juntes militaires en Amérique latine n’ont pas tardé à se faire sentir mais qui doivent faire réfléchir tout à chacun à ce que veut réellement dire le mot libéralisme quand il passe de la théorie la pratique.

 

Les premières mesures prises par la junte militaire brésilienne durant la période 1964 à 1974, sont d’ordre structurel et conjoncturel. Elles visent à construire ou à développer une industrie manufacturière de transport en donnant la priorité aux biens de consommation durables(automobiles, industrie électrique, électro-ménager et non durables(textiles, chaussures, industries alimentaires), et aux secteurs de base, sidérurgie, chimie et pétro-chimie pour satisfaire les besoins du pays et pour limiter ses importations. Cette nouvelle politique économique s’est traduite par des résultats économiques et a entraîné des conséquences sociales.

 

a) Résultats économiques 1964-1974

 

  • maîtrisé de l’inflation passant de 96,6% en 1964 à 30% en 1967,

  • croissance du PNB autour de 10% par an.

  • croissance de la production agricole due à l’augmentation de la productivité notamment pour les produits d’exportation comme le blé(345% entre 1964 et 1974), le soja(158% durant la même période) et le maïs(84%) etc malgré un faible rendement céréalier qui était seulement de 1453 kg à l’hectare contre 3400 kg/ha en France.

  • croissance de la production industrielle notamment dans les quatre secteurs suivants: Caoutchouc synthétique(+ 367%), Véhicules(+ 367%), Acier(+148%), Ciment(+136%).

  • commerce extérieur multiplié par cinq passant de 1,8 milliards de dollars à 8,6 milliards de dollars.

  • priorité absolue donnée à l’exportation et au marché mondial fait du Brésil le premier exportateur de produits manufacturés du Tiers Monde et un concurrent sérieux pour les pays industrialisés.

 

Ces résultats économiques ont été obtenus grâce à :

 

- une politique antisociale et de paupérisation des masses consistant à freiner la demande intérieure et la consommation.

- une politique fiscale favorable au capital par l’octroi des avantages aux entreprises surtout aux entreprises multinationales qui peuvent rapatrier leurs profits et aux hauts revenus puisqu’il n’y a pas d’impôt sur le capital et le taux d’imposition des bénéfices est de 30% contre 40% en Europe, celui des dividendes de 5% et seul 4% des contribuables sont soumis à l’impôt sur les revenus.

 

b) 1974 : faillite du modèle libéral brésilien

 

A partir de 1974, c’est la faillite de la politique libérale mise en place depuis 1964 et qui se manifeste par :

  • échec des mesures de la lutte contre l’inflation suite à la hausse des coûts de production consécutive à l’évolution du prix du pétrole;

  • Déficit du commerce extérieur et de la balance des opérations courantes dû à l’augmentation des prix des importations et du ralentissement des exportations et à la chute des prix des matières premières et des équipements exportés..

  • endettement record et difficultés d’obtention de financements extérieurs.

  • fléchissement de la croissance dû à la faiblesse de la demande sur le marché intérieur.

  • ralentissement de la production due aux importations du pétrole, des biens d’équipement et de certains produits agricoles comme le blé et la viande, des importations qui pèsent sur la balance commerciale sans possibilité de les équilibrer par des exportations équivalentes, vu l’état dépressif du marché mondial.

 

c) conséquences sociales de la politique libérale brésilienne

 

  • politique antisociale menée par la junte militaire pour restreindre le pouvoir d’achat de la population.

  • paupérisation de la grande masse des salariés brésiliens, soit 97,5%, c’est-à-dire 9,4 millions de personnes sur 9,64 millions(statistiques 1974) qui gagnaient moins de 14 fois le salaire minimum fixé en 1974 à 990 cruzeros(un cruzero valait en 1974, 0,13 dollar ou 0,58 franc français)

  • Baisse de la part des 50% les plus pauvres dans les richesses nationales qui était de 17,71% en 1960, de 14,91% en 1970 et de 11,81% en 1976.

  • l’augmentation corollaire de la part des couches les fortunées dans les richesses nationales puisque la part des 5% les plus riches passait de 27,7% en 1960 à 39% en 1976.

 

B) LE CHILI: LE MONETARISME LIBERAL(1973-1978)

 

Le 11 septembre 1973, le président Allende est assassiné par la junte militaire conduite par le général Pinochet qui a pris le pouvoir au Chili. Comme au Brésil, la première mesure économique des militaires chiliens a été la privatisation des entreprises du secteur public, aussi bien celles nationalisées par le gouvernement socialiste après son arrivée au pouvoir en 1970 que celles dont l’Etat était déjà actionnaire depuis 25 ans. Après avoir dérégulé le marché financier et mené une contre réforme agraire en restituant aux gros propriétaires fonciers 2 millions d’ha expropriés par les précédents gouvernements, la junte militaire commençait à mettre en place son programme économique inspiré par la théorie monétariste de Milton Friedman et les libéraux de l’Ecole de Chicago.

 

Comme au Brésil, cette nouvelle politique économique visait à atteindre trois objectifs:

a) ralentir l’inflation par compression de la consommation intérieure;

b) rééquilibrer les échanges avec l’extérieur pour attirer les capitaux et les investisseurs étrangers;

c) mener une politique systématique de paupérisation des masses populaires.

 

  1. faillite de la politique libérale de la junte militaire chilienne

     

Les résultats de la politique économique mise en oeuvre par la junte militaire chilienne montrent que l’expérience libérale inspirée par le monétarisme et les idées néo libérales importés des USA a lamentablement échoué pour les raisons suivantes :

 

  • stagnation économique interne due à la baisse de la part de la production industrielle dans le PNB entre 1973 et 1977 atteignant jusqu’à 45% pour les industries manufacturières.

  • persistance d’une inflation de l’ordre de 50% par an (55,4 % par an en 1978) qui a découragé les investissements étrangers et a poussé les détenteurs des profits à les expatrier.(entre septembre 1973 et décembre 1973, les prix ont été multipliés par 3,4%.

  • domination de l’économie nationale par le capital étranger notamment américain suite à un endettement extérieur colossal de l’ordre de 6,597 milliards de dollars en 1979, soit une année de production nationale et 3 ans ½ d’exportations et le service de cette dette qui était de 929 millions de dollars représentait 50% des exportations de l’année 1977(1800 millions de dollars

 

2) conséquences sociales de la politique libérale de la junte militaire chilienne

 

Avant le coup d’Etat militaire du général Pinochet, le gouvernement socialiste avait pris une série de mesures sociales pour rétablir la souveraineté du Chili sur ses ressources naturelles en nationalisant les mines de cuivre et le secteur bancaire. Les premiers résultats montrent une relative amélioration du quotidien de la population chilienne comme en témoignent les indices officiels de la junte militaire, puisque l’indice du salaire réel qui était de 100 en janvier 1970 est passé à 121 en mars 1973, soit un gain de 21% pour le pouvoir d’achat du salaire réel. La réforme agraire du gouvernement de l’Unité populaire s’est traduite par la redistribution de 4 millions d’ha de terre aux paysans pauvres. La nationalisation du secteur bancaire visait à contrôler l’inflation et à orienter les investissements vers les secteurs vitaux pour la nation comme l’agriculture vivrière et les industries de transformation. La nationalisation des banques avait aussi pour but le contrôle des changes et des mouvements de capitaux avec l’extérieur pour prévenir une fuite clandestine de capitaux à l’étranger qui avait dépassé en 1971, les 100 millions de SDR(SDR= 0,012 pesos). D’ailleurs, Cette mesure de contrôle des changes avait permis dès 1972 de limiter le déficit de la Balance des paiements mais cette politique menée par le gouvernement Allende allaient tôt ou tard heurter de front les intérêts américains dans les mines, ceux des banquiers et des milieux financiers et ceux des grands propriétaires fonciers. On connaît la suite des événements.

 

Une première conséquence de la politique libérale menée par la junte militaire, c’est le développement du chômage de masse et son corollaire le paupérisme. Dans certaines villes, le chômage touchait le tiers de la population active et dans la capitale Santiago, le taux de chômage qui était de 3% en 1972, atteignait 13% en 1978. Selon certaines estimations, il y avait même dans la capitale entre 20% et 50% de chômeurs. Sur une population de 10 millions d’habitants et une force de travail de 3 millions, le chômage frappait entre 600 000 et 700 000 personnes.

 

Une deuxième conséquence de la politique libérale chilienne est la sous-alimentation de la population due à une politique délibérée de baisse systématique de niveau de vie de la population et à la priorité absolue donnée à l’exportation des produits agricoles. Selon une étude de 1976, réalisée à la faculté de médecine de l’université du Chili à Santiago, 30% de la population de la capitale était sous-alimenté et souffrait de malnutrition. Cette sous-alimentation était due à la hausse excessive du prix du pain et de ses dérivés(farine, biscuit etc.) et à celle du prix du sucre passé de 11,10 pesos à 15,80 pesos entre septembre 1977 et septembre 1978, soit une hausse de 42,3% suite à la libération du prix en octobre 1977. Sur le salaire minimum de base d’une famille de cinq personnes qui était de 3478 pesos en 1978, le seul poste des dépense alimentaires s’élevait à 3035 pesos, soit 87,2% du revenu total. Il restait à payer les transports, le loyer, le gaz, l’eau etc. Sans parler du chômeur recevant une allocation de 700 pesos.

 

Le paupérisme a engendré également la sous alimentation des enfants de moins de 15 ans notamment à Santiago et dans les communes rurales de la région. La police de Santiago a recensé plus de 30 000 enfants vagabonds au centre de la capitale en 1977 sans parler de la désertion scolaire pour manque de nourriture. Selon le journal gouvernemental « El Mercurio » de janvier 1978, 57,7% des enfants de 7 à 10 ans des quartiers populaires de la zone nord de Santiago étaient frappé par la sous nutrition et possédaient un coefficient intellectuel inférieur à la normale. Une autre conséquence de cette misère physique et mentale, la prostitution des pauvres et la propagation des maladies. Bien d’autres fléaux ont fait leur apparition après avoir disparu avec les précédents gouvernements comme le vagabondage et la mendicité des enfants. D’après un chiffre officiel du ministère de la santé, la syphilis a augmenté de 86,8% entre 1974 et 1976, passant de 17,2 à 32,13 pour 1000 personnes entre ces deux dates.

 

Pendant que le peuple s’enfonçait dans la misère physique et morale et que l’économie chilienne était mise à mal par la domination du capital étranger à cause du surendettement du pays, les firmes multinationales à majorité américaine rapatriaient leurs énormes profits vers les USA et les paradis fiscaux. D’ailleurs, le déficit de la balance des paiements de 1974 à 1977, était dû essentiellement aux énormes sorties de profit. Comme prime à ce désastre social et économique engendré par une politiqué libérale inspirée par le monétarisme et les idées néo libérales des nouveaux économistes américains, la fondation Nobel a décidé de décerner en 1976, le prix Nobel de l’économie au professeur Milton Friedman. Nous avons essayé d’expliquer dans un article « Prix Nobel, science ou idéologie », la principale raison de ce choix, dictée par le long passé eugéniste de cette institution(voir l’article sur les blogs).

 

A regarder de plus près, on découvre que les politiques économiques libérales mises en place par les dictatures militaires latino américaines à partir des années 1960 ressemblent à bien des égards à celles du fascisme et du nazisme en Europe durant les années 20 et 30 du XXe siècle. Les différentes mesures prises par les juntes militaires en Amérique Latine pour favoriser le capital au détriment du travail étaient aussi celles des régimes fasciste et nazi. Pour massacrer les salaires, les dictatures militaires latino américaines ont procédé d’abord à la destruction des syndicats ouvriers, à l’abolition du droit de grève et à l’élimination de toute opposition politique ou sociale. Ce fut également la stratégie des fascistes et des nazis qui ont procédé à l’annulation des contrats et des conventions collectives favorables aux salariés et au rétablissement de l’absolutisme patronal. Par exemple, l’État fasciste italien ressuscite par décret-loi du 30 juin 1934, le « livret de travail » et rédige même des contrats types, genre contrat CPE en France, appelés « contrats collectifs ». l’État national socialiste institue à son tour par une loi du 26 févier 1935, « un livret de travail » avec l’appréciation de l’employeur pour être présenté lors de toute nouvelle embauche. l’État fasciste consent des exonérations fiscales en faveur du capital comme les juntes militaires latino américaines. L’industrialisation déséquilibrée réalisée par les régimes fasciste et nazi dans l’Europe des années 1920-1930 en privilégiant l’infrastructure et l’armement ressemble à la stratégie libérale de l’industrialisation déséquilibrée des dictatures militaires latino américaines des années 1960-1970. On peut encore allonger la liste des points communs entre les politiques libérales des dictatures militaires latino américaines des années 1960-1970 et celles des régimes fasciste et nazi en Europe des années 1920-1930.

 

Cela nous amène à corriger, en guise de conclusion, deux fausses idées à propos du libéralisme. La première fausse idée est que le libéralisme ne rime absolument pas avec libertés individuelles et droits de l’Homme. Il n’y a pas de différence de nature entre libéralisme et dictature puisque l’un et l’autre tendent vers la même finalité, l’instauration de la loi de la jungle capitaliste. Le libéralisme économique sans une bonne dictature appelée à restaurer la loi des profits est une contradiction dans les termes. Tout au plus, le libéralisme économique est-il la forme anesthésiante de la dictature capitaliste. C’est l’expérience libérale des dictatures militaires latino-américaines qui nous le suggère. La deuxième fausse idée à propos du libéralisme est celle qui concerne le désengagement de l’État du domaine de l’économie. Les politiques économiques des dictatures militaires d’Amérique Latine montrent d’une façon irréfutable que le libéralisme économique serait inopérant sans un État autoritaire et policier. Cet axiome ne s’applique pas à la seule Amérique latine, il est aussi valable pour toutes les sociétés quelle que soit leur origine géographique où l’on peut observer l’émergence de deux phénomènes concomitants et indissociablement liés: d’un côté, la mise en place des politiques économiques libérales et de l’autre, le renforcement des dispositifs policiers des Etats en prévision des conséquences qu’entraîne immanquablement un système social qui fabrique tous les jours ses sans-culottes. Mais les sans-culottes du XXIe siècle sauront-ils écrire une nouvelle page d’histoire plus de deux siècles après leur première révolution ?

 

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE

 

FAOUZI ELMIR

 

 

Troisième partie : propagation du virus néo libéral

 

 

 

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