« On a, dit Nietzsche, imaginé par un mensonge le monde idéal, on a enlevé à la réalité sa valeur, sa signification, sa véracité. Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent la malédiction suspendue au-dessus de la réalité. L’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce mensonge a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts les plus profonds, jusqu’à l’adoration des valeurs opposées à celles qui garantissaient le développement, le présent en devenir. »
Qu’est-ce donc le mensonge de l’idéal sinon la vérité du pouvoir ? Quand le vol a besoin d’assises légales, quand l’autorité se couvre de l’intérêt général pour s’exercer impunément à des fins privées, comment voudrait-on que le mensonge ne fascine pas les esprits, ne les plies à ses lois jusqu’à faire de ce pli comme une disposition naturelle de l’homme ?
Il est vrai que l’homme ment parce que, dans un monde régi par le mensonge, il ne lui est pas possible d’agir autrement ; il est lui-même mensonge, lié par son propre mensonge.
Cependant, personne ne reste grimaçant vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous le poids de l’inauthentique. Même chez les imbéciles les plus radicaux – toutes espèces confondues – le mensonge porte en soi la lumière qui le fait transparaître : il est peu d’aliénation qui ne se brisent, l’espace d’un instant, sur leur désaveu subjectif. Personne n’est tout à fait dupe de ce qui le détruit, pas plus que les mots n’obéissent tout à fait au pouvoir.
Un conditionnement parcellaire a remplacé la présence du divin dans notre monde, et le pouvoir s’efforce d’atteindre, par une grande quantité de petits conditionnements, à la qualité de l’irremplaçable. Cela signifie aussi qu’en un sens – celui des gouvernements des hommes – le progrès des connaissances humaines ne cesse de perfectionner l’abatardisation des masses. Plus l’homme se connaît par la voie officielle, plus il s’aliène. La science est l’alibi des polices : elle enseigne jusqu’à quel degré on peut torturer sans entraîner la mort – voir CIA Training Manual – et elle enseigne surtout jusqu’à quel point on peut être l’honorable bourreau de soi-même et devenir qu’une “chose”, tout en gardant une apparence humaine.
Un philosophe arabe disait (je le cite de mémoire, donc peut-être approximativement) : « La confluence est l’approche du néant. Dans la confluence totale, la présence remue ». L’abatardisation s’étend à toute les activités de l’homme et les dissociant à l’extrême, mais, se dissociant du même coup, elle devient partout plus vulnérable.
Sous la dissociation, il y a l’unité ; sous l’usure, la concentration d’énergie ; sous l’émiettement de soi, la subjectivité radicale. Le qualitatif en lieu et place du quantitatif. C’est à ce niveau que doit se concevoir un renversement des forces. Mais on ne déconstruit pas le mensonge comme on entre dans un bordel espagnol, car le pouvoir est une vielle catin qui a l’habitude d’éviter les obstacles par le renouvellement et le rajeunissement des structures de l’apparence : il multiplie l’imbécillité comme d’autres multipliaient les pains.
Claude Covassi | covassi@zipolite.com





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